{N}1,{/}1: Rien qui tienne! On n'a prise sur rien! Nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 l'ancienne traduction de ce verset: Vanit\u00e9 des vanit\u00e9s, tout est vanit\u00e9! En effet, le premier mot du livre d\u00e9signe en h\u00e9breu un f\u00e9tu de paille. C'est ce qui ne p\u00e8se rien et qui s'envole au moindre souffle, donc une vanit\u00e9, un rien. Mais c'est aussi ce qui \u00e9chappe \u00e0 notre prise: c'est un avenir incertain et illusoire, ou bien encore ce qui ne satisfait pas l'esprit, sur quoi on ne b\u00e2tit rien: c'est "d\u00e9routant", cela "n'a pas de sens".
Cette expression reviendra dans le livre comme un refrain, mais avec des sens diff\u00e9rents selon les endroits: c'est pourquoi nous aurons recours \u00e0 ces diverses traductions.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les proph\u00e8tes voyaient le monde dirig\u00e9 par Yahv\u00e9 vers un avenir heureux. Les autres peuples, au contraire, pensaient que le monde repassait sans cesse par les m\u00eames cycles d'\u00e9v\u00e9nements: des s\u00e9ries successives de royaumes et de guerres, de r\u00e9ussites et d'\u00e9checs. Pour eux, rien n'\u00e9tait nouveau, rien ne pouvait combler pleinement les d\u00e9sirs de l'homme.
Avec de telles convictions on pourrait chercher \u00e0 oublier ce qui se passe dans un monde o\u00f9 tout est illusion, mais ce n'est pas le cas de l'Eccl\u00e9siaste. Comme tout bon Juif, il est fermement enracin\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9; il vit \u00e0 une \u00e9poque sans conflits, mais aussi sans proph\u00e8tes, ni grands espoirs. Dans ces conditions, la sagesse est de refuser les illusions de l'activisme: "A nous la vie!"
Sous le soleil: cette expression reviendra comme un refrain: les hommes peinent et passent comme une ombre tandis que le soleil est toujours l\u00e0. Le soleil est comme la figure de Dieu, toujours pr\u00e9sent, et qui fait les choses pour toujours (3,14).
Plus grande est la sagesse, plus grands sont les chagrins. Les pionniers de la science assuraient que le progr\u00e8s allait lib\u00e9rer les hommes de tous les maux. Notre si\u00e8cle a perdu cette assurance: le d\u00e9veloppement n'est pas une route vers la vie facile, l'homme est esclave de son cerveau et de sa science, oblig\u00e9 d'en assumer les cons\u00e9quences chaque jour plus redoutables. Il ne peut s'arr\u00eater, mais il ne sait o\u00f9 il va.

{N}2,{/}1: J'ai d\u00e9test\u00e9 toute la peine que je m'\u00e9tais donn\u00e9e. D'autres vont gaspiller tout ce pour quoi il s'est sacrifi\u00e9. Mais il comprend aussi qu'il n'a rien gagn\u00e9 sous le soleil, rien qui soit au-del\u00e0 des choses qui meurent.
On retrouvera l\u00e0 facilement la continuelle \u00e9vasion de notre vie: on est toujours \u00e0 la course pour pr\u00e9parer une nouvelle \u00e9tape de la vie, plus stable, plus satisfaisante, et peut-\u00eatre qu'arriv\u00e9s \u00e0 la retraite, nous ne saurons m\u00eame pas la sauver de l'ennui. Combien de gens meurent juste apr\u00e8s avoir pris leur retraite, parce qu'ils n'ont plus de raisons de lutter et de vivre!
Si le sort de l'insens\u00e9 est aussi le mien... (15). Voici le point central de la critique de l'existence humaine. Ce ne sont pas seulement les Isra\u00e9lites, ce sont les hommes de tous pays qui ont compt\u00e9 sur une justice divine, et toujours ils en ont vu des signes dans les \u00e9v\u00e9nements grands et petits. Mais cela ne satisfait qu'un temps. Le peuple Juif \u00e9tait travaill\u00e9 par la parole de Dieu, mais les fruits n'en \u00e9taient pas encore apparus: le livre de l'Eccl\u00e9siaste, comme celui de Job, comme celui de Sirac, est le t\u00e9moin d'une \u00e9poque qui n'osait pas et ne pouvait pas encore croire en la R\u00e9surrection.

{N}3,{/}1: Remarquer les versets 11-14 dont le commentaire se trouve dans l'introduction.
Dans les chapitres suivants, l'Eccl\u00e9siaste reviendra sur divers aspects de la condition humaine, en commen\u00e7ant par le plus s\u00fbr: la mort.
Ce qui arrive maintenant est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9. Voir le commentaire de 1,10.
Si tout ce que l'homme construit doit \u00eatre d\u00e9truit, que nous reste-t-il? Que chacun de nous doive mourir, on peut l'accepter et ce n'est pas absurde si le monde continue. Mais il est impossible de penser que tout doive un jour s'arr\u00eater et mourir pour toujours. Et c'est pr\u00e9cis\u00e9ment la seule perspective que nous laisse une vue mat\u00e9rialiste de l'univers. Il n'y aura m\u00eame plus quelqu'un pour se rappeler que des hommes ont exist\u00e9, souffert et aim\u00e9: personne ne peut regarder en face une telle \u00e9ventualit\u00e9.

{N}3,{/}18: Le souffle est le m\u00eame... (19). Voir dans l'Index Biblique 83. N'oublions pas que Dieu n'avait pas encore r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la destin\u00e9e humaine apr\u00e8s la mort; quand nous lisons ce texte, ne concluons pas que l'esprit (puisque c'est le m\u00eame mot que le "souffle") meurt avec le corps. Avec le Nouveau Testament, l'\u00e2me signifiera ce qui en nous ne meurt pas (Mt 10,28).
Qui sait? M\u00eame pour des croyants, la foi en la vie \u00e9ternelle ne supprime pas notre peur naturelle de la mort. A certains moments au moins, la mort de nos \u00eatres chers nous laisse d\u00e9sorient\u00e9s tout autant que la certitude de notre propre mort.

{N}7,{/}26: ne peut pas ne pas nous choquer. C'est le moment de nous rappeler que la Bible est \u00e0 la fois parole de Dieu et parole humaine, parole li\u00e9e \u00e0 un temps et \u00e0 une culture. Presque tous les textes bibliques sont n\u00e9s d'une exp\u00e9rience v\u00e9cue par des hommes, et dans un monde qui, dans le meilleur des cas, se contentait d'ignorer la femme.

{N}8,{/}11: Le paragraphe 8,11-12 montre la grande faiblesse de toute pr\u00e9dication morale dans un monde o\u00f9 les saints ne sont pas l\u00e9gion: seule est efficace la crainte du gendarme. Mais si Dieu ne veut pas jouer au gendarme, qui sera honn\u00eate? (Voir de m\u00eame Is 26,9-11). Durant les temps de l'Ancien Testament, Dieu a accept\u00e9 d'\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme tel, et m\u00eame, que les autorit\u00e9s religieuses se chargent de punir en son nom: l'Eccl\u00e9siaste nous dirait ici: "Il y a un temps pour tout". Au temps de la Chr\u00e9tient\u00e9, les Eglises ont voulu reprendre ce chemin, ce qui nous a valu l'Inquisition et les guerres de religion. Ceci est pour nous presque du pass\u00e9, mais dans le monde d\u00e9sorient\u00e9 o\u00f9 nous vivons, certains regardent avec sympathie les religions o\u00f9 la communaut\u00e9 enti\u00e8re se charge de punir et d'\u00e9liminer ceux qui violent le code moral et religieux.
On peut penser que la phrase que nous mettons entre parenth\u00e8ses au verset 12 a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e post\u00e9rieurement, pensant que beaucoup de fid\u00e8les de ce temps seraient choqu\u00e9s d'une telle mise en doute des r\u00e9compenses et punitions divines.

{N}11,{/}7: Que la lumi\u00e8re est douce! Ici commence un merveilleux \u00e9loge de la vie. L'Eccl\u00e9siaste ne voit pas comment justifier l'action de Dieu, mais il le retrouve dans l'ordre du monde. Un ordre \u00e0 respecter, sans doute; mais il nous dit que la beaut\u00e9 de la nature invite l'homme \u00e0 cr\u00e9er et \u00e0 aller jusqu'au bout de ses d\u00e9sirs. On a le droit de s'\u00e9tonner quand on voit que bien des pr\u00e9dicateurs ont voulu faire dire \u00e0 l'Eccl\u00e9siaste: Pensez \u00e0 la mort et fuyez le bonheur du monde! Ici c'est l'action de gr\u00e2ces et l'appel \u00e0 la libert\u00e9.
Souviens-toi de ton cr\u00e9ateur au temps de ta jeunesse. Ce ne sera pas le moment de recourir \u00e0 Dieu quand nos forces et nos plaisirs seront \u00e9puis\u00e9s: "la belle n'a plus trouv\u00e9 d'amants, la belle est entr\u00e9e au couvent". Mais pourquoi se souvenir de son Cr\u00e9ateur? Parce que ce souvenir, qui deviendra peu \u00e0 peu en nous une pr\u00e9sence, est une des conditions de notre joie. L'amertume de la vieillesse n'affecte pas ceux qui ont choisi Dieu dans leur jeunesse; \u00e0 la fin de leur vie ils pourront r\u00e9p\u00e9ter les paroles du Psaume: Je monterai vers Dieu, le bonheur de ma jeunesse. 

