{N}1,{/}1 {C}Au commencement Dieu cr\u00e9a le ciel et la terre. {/}Nous n'avons pu nous r\u00e9soudre \u00e0 abandonner cette traduction traditionnelle que tant de g\u00e9n\u00e9rations ont eue sous les yeux. Dej\u00e0 les mots {C}Au commencement{/} avaient inspir\u00e9 \u00e0 l'ap\u00f4tre Jean le d\u00e9but de son \u00e9vangile. Pourtant la traduction exacte du texte h\u00e9breu serait en fran\u00e7ais : "Lorsque Dieu commen\u00e7a de cr\u00e9er le ciel et la terre, la terre \u00e9tait... " Cela ne vaudrait pas la peine d'insister sur ce d\u00e9tail si ce n'\u00e9tait pour confirmer l'orientation de tout ce chapitre. La pr\u00e9occupation premi\u00e8re de l'auteur n'\u00e9tait pas de dire que Dieu a tout fait de rien, ce que pr\u00e9cisera plus tard 2 Ma 7,28, mais de montrer que Dieu a tout form\u00e9 et ordonn\u00e9. Il ne pouvait avoir dans le monde ni ordre ni harmonie si ce n'est par l'oeuvre de Dieu, le m\u00eame Dieu qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 son peuple le sens profond de la cr\u00e9ation.
Pour ce qui est du verbe {C}cr\u00e9er {/}en h\u00e9breu, disons qu'on ne l'utilise que pour Dieu mais qu'il signifie simplement faire ou former.

{N}1,{/}29 {C}Je vous donne les plantes \u00e0 graines.{/} Dieu attribue \u00e0 chacun l'aliment qui lui convient. La diff\u00e9rence entre l'homme et les animaux se trouve dans l'usage des c\u00e9r\u00e9ales qu'il cultive. Il y a l\u00e0 comme un souvenir de la grande r\u00e9volution \u00e9conomique et culturelle qu'avait \u00e9t\u00e9 la fixation des groupes humains sur des terres qu'ils avaient mises en culture et sur lesquelles ils \u00e9levaient des animaux, inaugurant ainsi l'\u00e8re n\u00e9olithique.
Pourquoi ne parle-t-on pas de la viande ? Cela peut \u00e9tonner si l'on sait que nulle part la Bible ne fait l'\u00e9loge du r\u00e9gime v\u00e9g\u00e9tarien. On se contente de f\u00e9liciter ceux qui s'en tiennent aux l\u00e9gumes plut\u00f4t que de se souiller en mangeant des viandes d\u00e9fendues par la Loi (2 Ma 5,27 ; Dan 1,12).
L'auteur veut sans doute exclure toute violence du plan de Dieu, m\u00eame celle qui consiste \u00e0 tuer les animaux. Il y a donc l\u00e0 un id\u00e9al : Dieu seul, ma\u00eetre de l'\u00e2me et de la vie, m\u00eame des animaux (Lev 17,4), peut autoriser l'homme \u00e0 tuer, aussi bien pour le culte divin que pour sa propre alimentation. Il donnera cette autorisation apr\u00e8s le d\u00e9luge lorsqu'il promulguera son alliance avec tous les peuples de la terre. 
Il faut dire aussi que l'auteur ne pouvait pas toucher ce sujet sans faire des distinctions entre animaux purs et impurs, viandes saign\u00e9es et non saign\u00e9es, ce qui d\u00e9passait son propos.

{N}1,{/}3{N} DIEU PARLE{/}
Nous avons dit dans le commentaire que ce premier chapitre \u00e9tait comme la pr\u00e9face du premier noyau de la Bible lorsque Esdras, apr\u00e8s le retour de l'Exil, a r\u00e9uni les livres de Mo\u00efse et des Proph\u00e8tes (Ne 8 ; 2 Ma 2,13).
Si nous comparons ce premier chapitre et d'autresr\u00e9cits de peuples anciens -nous pourrions parler de leurs {C}cosmogonies{/} (\u00e9crits relatifs \u00e0 la formation de l'univers), ou de leurs {C}mythes{/} (contes qui expriment de fa\u00e7on imag\u00e9e les croyances relatives \u00e0 l'ordre du monde), il sera facile de noter quelques points o\u00f9 le pr\u00e9sent r\u00e9cit dit ce que les autres ne disent pas. Et tout d'abord l'insistance sur ces mots : {C}Dieu dit :{/}
Les Ecritures font loi, mais avant toute \u00e9criture une parole a \u00e9t\u00e9 dite.L'expression Dieu dit reviendra sans cesse dans la Bible, mais parfois on mettra l'accent sur le fait que Dieu rompt le silence de son myst\u00e8re et prend l'initiative de s'exprimer, alors que d'autres fois ce sera pour rappeler qu'il s'agit l\u00e0 d'uneaffirmation et d'un ordre de Dieu. Dans cette premi\u00e8re page nous avons l'un et l'autre \u00e0 la fois.
{N}DIEU EST UN DIEU QUI PARLE{/}
Presenter seulement la Bible comme un enseignement divin, ce serait appauvrir la foi. Bien s\u00fbr les enseignements divins ne manquent pas, mais c'est plus important encore que Dieu ait parl\u00e9. Quelle r\u00e9v\u00e9lation d\u00e9cisive sur Celui ou Cela qui est l'Eternit\u00e9! D\u00e8s le d\u00e9part on \u00e9carte les doutes de ceux qui demandent : Est-ce qu'il est conscient? Est-ce qu'il nous conna\u00eet? Peut-il communiquer avec sa cr\u00e9ation? Est-ce qu'il attend de nous quelque chose? Il n'y a pas beaucoup de philosophes quui se soient risque\u00e9s \u00e0 donner une r\u00e9ponse \u00e0 ces questions.
Or voil\u00e0 que d\u00e9j\u00e0 dans ces textes anciens la foi juive et chr\u00e9tienne prend position : Dieu sort de lui-m\u00eame et s'adresse \u00e0 nous attendant une r\u00e9ponse. Derri\u00e8re l'univers, son immensit\u00e9, ses ombres et ses lumi\u00e8res, Quelqu'un existe qui a d\u00e9clanch\u00e9 une aventure de cons\u00e9quences incalculables. Et le plus risqu\u00e9 de cette aventure a \u00e9t\u00e9 d'engager un dialogue avec ses cr\u00e9atures. Quand nous parlons, ce ne'st pas seulement pour donner des ordres ou pour demander quelque chose. Quand je parle, c'est comme si je frappais \u00e0 la porte de l'autre pour qu'il voie que j'existe, pour le mettre \u00e0 l'\u00e9preuve et pour voir si lui aussi existe vraiment. Et s'il m'\u00e9coute, je saurai que moi aussi j'existe et je compte pour quelque chose 
La r\u00e9v\u00e9lation chr\u00e9tienne ne sera donc pas d'abord une loi du Ciel que nous devrions suivre sous peine de ch\u00e2timent ou d'\u00e9chec : Dieu est le Tout Autre qui \u00e9veille en nous jusqu'\u00e0 notre conscience et nous sort de notre solitude. C'est \u00e0 partir de l\u00e0 que nous pourrons comprendre les pages tr\u00e8s nombreuses qui sont t\u00e9moin des appels de Dieu \u00e0 ses proph\u00e8tes : Mo\u00efse, Elie, Isa\u00efe, J\u00e9r\u00e9mie et bien d'autres, comme nous savons. Tout appel de Dieu produit chez celui qui le re\u00e7oit une nouvelle conscience de soi et le rend capable de remplir la mission qu'il re\u00e7oit. Et c'est ainsi que toute l'histoire biblique sera de quelque fa\u00e7on l'oeuvre de proph\u00e8tes.
Dieu est un Dieu qui parle. Il n'a pas attendu pour le faire qu'il y ait des cr\u00e9atures capables de l'entendre : il a parl\u00e9 d'abord pour se dire lui-m\u00eame. La Parole est en Dieu d\u00e8s le commencement. Elle est sa Sagesse m\u00eame et il ne la conna\u00eet qu'en lui donnant vie, face \u00e0 lui (Jn 1,1), et puis il la ram\u00e8ne \u00e0 lui pour qu'elle jouisse de sa propre pl\u00e9nitude.
{N}LES PAROLES DE DIEU ONT CR\u00c9\u00c9 UN PEUPLE DE DIEU{/}
Il est hors de doute que le r\u00e9cit de la cr\u00e9ation en six jours est \u00e9troitement li\u00e9 aux livres qui suivent o\u00f9 Dieu donne ses lois \u00e0 son peuple. Dans le L\u00e9vitique, dans les Nombres{C}, Dieu dit{/}, et c'est pour donner des ordres. Dans la cr\u00e9ation de m\u00eame Dieu \u00e9tablit un ordre dans l'univers. Il \u00e9tablit les lois immutables qui lui permettront de remplir sa mission qui est finalement de rendre gloire \u00e0 Dieu.
C'est cela m\u00eame que Dieu se propose lorsqu'il met \u00e0 part un peuple qui sera sien au milieu des autres nations de la terre et qui sera son instrument privil\u00e9gi\u00e9 pour donner une novuelle dimension \u00e0 l'histoire universelle. Dans les premiers temps o\u00f9 le peuple de Mo\u00efse s'est form\u00e9 dans le d\u00e9sert, il a consid\u00e9r\u00e9 Yahv\u00e9 comme son Dieu national. Beaucoup plus tard les proph\u00e8tes ont affirm\u00e9 que Yahv\u00e9 n'\u00e9tait pas un Dieu entre beaucoup d'autres, mais le cr\u00e9ateur de tous et de Tout  (Amos  5,8 ; Jer 10,11 ; Is 40,22 et chapitres suivants). A partir de ce moment Isra\u00ebl d\u00e9couvre sa mission universelle : il est peuple \u00e0 part, mais pour le salut de tous. C'est ainsi qu'il acceptera le poids de sa Loi qui le rend inassimilable pour ses voisins et qui lui vaut \u00e0 la foi le respect et la haine. Car il ne se croit pas en marge de l'aventure humaine et n'attend que le jour o\u00f9 Dieu lui donnera la gloire \u00e0 laquelle il pense avoir droit.  
D'autres peuples qui vivaient hors de cette r\u00e9v\u00e9lation ont \u00e9t\u00e9 plus sensibles \u00e0 la pr\u00e9sence de la divinit\u00e9 dans l'univers, et de m\u00eame leurs cultes donnaient grande importance aux manifestations de la nature : le rythme des saisons, le cycle de la fertilit\u00e9, les impulsions de la sexualit\u00e9. L'opposition \u00e9tait grande entre ces speuples qui, d'une certaine fa\u00e7on, divinisaient la nature, et Isra\u00ebl qui la regardait comme l'oeuvre de Dieu et soumise \u00e0 Dieu. Le livre de la Sagesse s'\u00e9tonne de ce que les peuplesqui n'ont pas la Bible confondent si souvent Dieu et la nature : "Comment ont-ils pu se laisser fasciner par cette beaut\u00e9 et ne pas voir, au del\u00e0 de la cr\u00e9ation, le Cr\u00e9ateur plus grand encore? Car la grandeur et la beaut\u00e9 des cr\u00e9atures donnent une id\u00e9e de celui qui leur a donn\u00e9 l'\u00eatre" (Sa 16,3-5).
Il ne faut donc pas trop nous \u00e9tonner si le peuple de Dieu para\u00eet ignorer les reflets de Dieu dans l'univers, si ce n'est pas la contemplation de la vie qui l'am\u00e8ne \u00e0 chercher Dieu. On ne peut tout enseigner \u00e0 la fois et la priorit\u00e9 \u00e9tait d'inculquer l'autorit\u00e9 souveraine de Dieu. On \u00e9tablit un ordre, et \u00e0 partir de cet ordre une liturgie : le sabbat rappelle cette volont\u00e9 de Dieu qui peut nous para\u00eetre arbitraire. Ensuite la Loi imposera des normes \u00e9thiques qui ne para\u00eetront ni n\u00e9cesssaires ni fondamentales \u00e0 ceux qui n'ont pas \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s \u00e0 cette vocation particuli\u00e8re.

{N}3,{/}1 {N}LES INTERPRETATIONS de L'ECRITURE
LE FONDAMENTALISME{/}
L'interpr\u00e9tation que nous donnons des chapitres 1-3 de la Gen\u00e8se est tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle qu'on en aurait donn\u00e9e au si\u00e8cle pass\u00e9, lorsqu'on y voyait comme une description de la fa\u00e7on dont Dieu avait cr\u00e9\u00e9 le monde et tout sp\u00e9cialement l'homme. Et de m\u00eame l'interpr\u00e9tation du p\u00e9ch\u00e9 d'Adam aurait \u00e9t\u00e9 toute diff\u00e9rente. Cela nous invite \u00e0 dire ici quelques mots sur ces interpr\u00e9tations divergentes de l'Ecriture.
La divergence vient de ce qu'on peut donner des r\u00e9ponses tr\u00e8s diff\u00e9rentes \u00e0 la question suivante : \u00e9tant donn\u00e9 que les Ecritures sont \u00e0 la fois Parole de Dieu valable pour tous les temps et parole humaine conditionn\u00e9e par le temp\u00e9rament de son auteur, par sa culture et par les n\u00e9cessit\u00e9s de son temps, comment distinguer la part de ces deux \u00e9l\u00e9ments afin de bien discerner le message que Dieu nous adresse aujourd'hui?
Une premi\u00e8re r\u00e9ponse est celle que donnent les fondamentalistes. Nous avons tous entendu la parole {C}fondamentalisme{/}, m\u00eame si nous n'avons pas une id\u00e9e pr\u00e9cise de ce qu'elle signifie. En simplifiant un peu, c'est une fa\u00e7on de lire l'Ecriture o\u00f9 l'on interpr\u00eate tous les textes  comme si Dieu avait \u00e9crit lui m\u00eame le livre sans tenir le moindre compte de son auteur. De l\u00e0 une double erreur:
- d'abord, parce que cela n'a pas de sens de prendre un texte sans se demander d'abord ce que son auteur a voulu dire.
- ensuite, parce qu'une page ou un livre d\u00e9termin\u00e9 perd une partie de sa valeur comme parole de Dieu si nous les s\u00e9parons de l'ensemble de l'Ecriture. Car chaque livre a ses limites et ses accents propres, et nous devons tenir compte de l'ensemble de l'Ecriture si nous ne voulons pas fausser les perspectives.
Celui qui ne remet pas le texte dans le contexte de son temps perd une dimension importante de l'Ecriture, laquelle est une histoire et une p\u00e9dagogie de Dieu. D\u00e8s les commencements, d\u00e8s le temps des Patriarches jusqu'\u00e0 la venue de J\u00e9sus et le temps des ap\u00f4tres, toute l'Histoire Sainte a \u00e9t\u00e9 un long processus o\u00f9 les efforts humains, l'influence des proph\u00e8tes et les \u00e9v\u00e9nements internationaux se sont unis \u00e0 la pression continue de l'Esprit de Dieu pour faire cro\u00eetre et m\u00fbrir en Isra\u00ebl une r\u00e9v\u00e9lation unique. Celui qui oublie cette p\u00e9dagogie de Dieu \u00e0 travers la vie de son peuple parlera, bien s\u00fbr, d'Histoire Sainte, mais pour lui elle se limitera \u00e0 une s\u00e9rie de guerres et d'\u00e9preuves o\u00f9, constamment, le peuple choisi a manqu\u00e9 de fid\u00e9lit\u00e9 alors que Dieu manifestait sa justice et sa mis\u00e9ricorde. Bien des choses lui \u00e9chapperont, et comme il ne tiendra pas compte de l'\u00e9poque o\u00f9 chaque livre a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, il ne verra pas comment chacun de ces livres juge l'histoire \u00e0 partir de l'exp\u00e9rience et du niveau de maturit\u00e9 que la communaut\u00e9 avait acquise en son temps. 
Cette erreur d'interpr\u00e9tation des fondamentalistes a des cons\u00e9quences plus d\u00e9sastreuses encore dans le cas des premiers chapitres de la Gen\u00e8se. Ils pr\u00e9f\u00e8rent ignorer tout ce que le r\u00e9cit biblique du jardin d'Eden a emprunt\u00e9 aux r\u00e9cits mythologiques du Moyen Orient, et ils interpr\u00e8tent ces pages comme si un ange les avait souffl\u00e9es \u00e0 l'auteur sacr\u00e9 : bien s\u00fbr, Dieu a pris de la boue (bien qu'il n'aie pas de mains), il a souffl\u00e9 (bien qu'il n'ait pas de bouche), et il a parl\u00e9 au premier homme (en quelle langue?), et il l'a appel\u00e9 Adam, un nom qui n'aurait de sens que bien des si\u00e8cles plus tard quand appara\u00eetrait l'h\u00e9breu, et puis est arriv\u00e9 un serpent qui parlait, et la femme a trouv\u00e9 tout normal qu'un serpent se mette \u00e0 parler... A partir de telles certitudes le fondamentaliste niera que Dieu ait pr\u00e9par\u00e9 la venue de son Fils et de l'esp\u00e8ce humaine d\u00e8s le d\u00e9but de la cr\u00e9ation. Il n'admettra pas que Dieu ait pr\u00e9par\u00e9 l'esp\u00e8ce humaine par la mont\u00e9e laborieuse et les mille inventions qui ont men\u00e9 \u00e0 son terme l'\u00e9volution des \u00eatres organis\u00e9s et d\u00e9j\u00e0 dot\u00e9s d'une \u00ab_\u00e2me_\u00bb (nous ne disons pas \u00ab_un esprit_\u00bb, car l'Ecriture fait la distinction: 1The 5,23). Le fondamentaliste devra refuser les {C}faits{/} \u00e9tablis par la science (nous ne disons pas les {C}th\u00e9ories {/}propos\u00e9es par des hommes de science), mais en m\u00eame temps il deviendra aveugle au dessein de Dieu et croira pouvoir condamner \u00e0 l'enfer tous ceux que Dieu n'a pas conduits vers le message et la foi chr\u00e9tienne.
En r\u00e9alit\u00e9, nous n'avons pas le droit de condamner sans plus le fondamentalisme, car aussi bien les Juifs que J\u00e9sus lui-m\u00eame et les ap\u00f4tres ont interpr\u00e9t\u00e9 l'Ecriture jusqu'\u00e0 un certain point comme font aujourd'hui les fondamentalistes. Cela venait de ce qu'ils n'avaient ni la vision scientifique de l'Histoire comme nous l'avons aujourd\u00b4hui, ni la culture qui en d\u00e9coule: pour mieux dire, l'Ecriture destin\u00e9e aux hommes de tous les temps ne livre pas \u00e0 toute \u00e9poque et en chaque culture toutes les richesses qui doivent en \u00eatre extraites. Pour ne donner qu'un exemple, nos p\u00e8res dans la foi ignoraient que les livres dits "de Mo\u00efse" avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9crits bien des si\u00e8cles apr\u00e8s lui, et de m\u00eame ils \u00e9taient convaincus que l'ensemble des Psaumes avaient David pour auteur. Cependant les effets de cette ignorance \u00e9taient limit\u00e9s du fait qu'ils baignaient dans la culture h\u00e9bra\u00efque qui avait produit ces livres. Bien plus, la tradition de la communaut\u00e9 juive se chargeait de limiter les exc\u00e8s qui pouvaient r\u00e9sulter d'une interpr\u00e9tation de tel ou tel livre hors du contexte global de l'Ecriture. Si nous revenons aux chapitres du Jardin d'Eden, le nom d'Adam \u00e9voquait ins\u00e9parablement pour eux le p\u00e8re de la race et la race tout enti\u00e8re, de m\u00eame que chaque peuple nomade donnait son propre nom \u00e0 l'anc\u00eatre suppos\u00e9 dont il pensait \u00eatre le descendant. Pour cela m\u00eame ils s'abstenaient de conclure du p\u00e9ch\u00e9 d'Adam que sa faute ait eu plus de cons\u00e9quences que n'importe quelle autre r\u00e9bellion du peuple de Dieu : le p\u00e9ch\u00e9 d'Adam, c'\u00e9tait le p\u00e9ch\u00e9 des \u00ab_fils d'Adan_\u00bb. Mais c'allait \u00eatre tout diff\u00e9rent lorsque, des si\u00e8cles plus tard, les th\u00e9ologiens d'occident prendraient l'histoire d'Adam au pied de la lettre et n'y verraient que le p\u00e9ch\u00e9 du premier homme. 
Le fondamentalisme limit\u00e9 de J\u00e9sus et des ap\u00f4tres (qu'on nous pardonne cette expression) ne leur permettait pas de retrouver dans l'histoire biblique tous les aspects d'une p\u00e9dagogie divine dont en fait ils ne doutaient pas. Mais ils n'y perdaient pas grand chose car ils vivaient en des temps o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements politiques les plus importants ne modifiaient pas notablement la culture religieuse et les valeurs de la vie quotidienne. Tant que la communaut\u00e9 et la famille assuraient la transmission de  la foi, cette foi demandait avant tout l'ob\u00e9issance \u00e0 des pratiques et le maintien de conduites \u00e9prouv\u00e9es et indiscut\u00e9es. Les choix \u00e9taient simples : suivre la Loi ou \u00eatre un p\u00e9cheur. Ce n'\u00e9tait pas tr\u00e8s important pour les croyants de voir l'histoire comme une p\u00e9dagogie de Dieu ou de discerner un dessein de Dieu dans les \u00e9v\u00e9nements au milieu desquels ils vivaient (voir pourtant Mt 16,2). 
Les r\u00e9volutions culturelles de notre si\u00e8cle nous ont remis sur un terrain mouvant. Qu'il s'agisse de donner un sens actuel aux \u00e9v\u00e9nements et aux discours de la Bible qui tous s'ins\u00e8rent dans un monde disparu, ou que l'on cherche \u00e0 discerner ce qui est transitoire dans la doctrine de l'Eglise et ce qui ne peut changer, ou que l'on cherche \u00e0 comprendre l'\u00e9volution rapide des communaut\u00e9s d'Eglise, il nous faut approfondir les \u00e9volutions de la foi et de la pratique dont l'Ecriture elle-m\u00eame nous donne maints t\u00e9moignages. C'est alors que la vision fondamentaliste peut nous induire en erreur, car elle tend \u00e0 transformer les t\u00e9moignages tr\u00e8s divers et les exp\u00e9riences souvent divergentes relat\u00e9es par l'Ecriture en \u00ab_une_\u00bb religion codifi\u00e9e par Dieu lui-m\u00eame et qui n'aurait jamais chang\u00e9. Dans ces conditions l'Ecriture ne tarde pas \u00e0 c\u00e9der la place \u00e0 un cat\u00e9chisme, lequel bien s\u00fbr est n\u00e9cessaire et s'appuie sur l'Ecriture, mais n'en est pas pour autant le sacrement de la Parole et ne donne pas la vie.
Nous ne pouvons pas nous \u00e9tendre davantage sur ce point des interpr\u00e9tations de l'Ecriture sans avoir d'abord pr\u00e9cis\u00e9 les 4 points suivants :
Qui a choisi les livres qui composent la Bible et fix\u00e9 le Canon de l'Ecriture? Que sont les livres Deut\u00e9rocanoniques? Voir la note \u00e0 propos de Esdras 7.2.
Qu'entend-on par l'Inspiration des livres sacr\u00e9s? Que valent nos Traductions de l'Ecriture? Voir en 2 Tim 3,16.
Peut-on parler de l'Inerrance, c'est-\u00e0-dire de l'absence d'erreurs dans la Bible? Voir en Jn 10,35.

{N}3,{/}22{N} LE PRIX DE LA CONNAISSANCE{/}
Nous avons dit dans le commentaire que cette sentence et l'indignation de Dieu devant la connaissance qu'Adam vient d'acqu\u00e9rir provenaient{C}Voici que l'homme est devenu comme l'un de nous{/}. Il est certain que cette r\u00e9plique de Dieu, qui s'indigne de ce qu'Adam se soit hiss\u00e9 au niveau des "fils de Dieu", ou "\u00eatres divins", semble bien d\u00e9plac\u00e9e dans le livre sacr\u00e9. Notre commentaire a fait remarquer que ce paragraphe provenait directement des mythes babyloniens dont l'auteur avait utilis\u00e9 les images. Faut-il en conclure simplement que ce sont des expressions fautives \u00e0 mettredoivent \u00eatre mises sur le compte des limites de l'auteur sacr\u00e9, limites que Dieu lui-m\u00eame respecte comme il respecte notre libert\u00e9? Peut-\u00eatre. 
Pourtant nous vient \u00e0 l'esprit la parole si ferme de J\u00e9sustelle que Jean lanous rapporte en Jn 10,35 : {C}No se puede cambiar la Escritura{/}.{C}On ne peut changer l'Ecriture{/}. Peut-\u00eatre cette expression ing\u00e9nue d'un lettr\u00e9 du temps de Salomon est-elle l\u00e0 pour nous inviter \u00e0 approfondir le myst\u00e8re de notre libert\u00e9. Nous avons dit dans le commentaire queing\u00e9nue, \u00e9gar\u00e9e dans le livre de la foi, est-elle rest\u00e9e l\u00e0 pour nous ouvrir une autre piste. L'interpr\u00e9tation la plus obvie consiste bien \u00e0 voir dans la connaissance interdite \u00e0 Adamest l'art de vivre etde poss\u00e9der le bonheur que les croyants sont tent\u00e9s d'aller chercher l\u00e0 o\u00f9 l'on ne conna\u00eet pasl'on cherche loin de la loi de Dieu ;la connaissance et le bonheur qu'on y trouve ne sont qu'un mirage, l'homme n'y gagne finalement que la connaissance de sa nudit\u00e9, et il y rencontre la mort. Tout ceci ressort du texte sacr\u00e9. Pourtantpourtant il y a une autre fa\u00e7on de regarder le texte sacr\u00e9. 
le regarder. CeLe commandement \u00e0 respecter sous peine de mort ne met en jeu que l'autorit\u00e9 de Dieu, d'une part, et en face, l'ob\u00e9issance d'Adam. On ne peut pas dire qu'il y ait l\u00e0 toute la richesse de notre libert\u00e9 et de notre destin : Dieu, tel que J\u00e9sus nous le fera conna\u00eetre dans laIl est bien vrai que la foi est ob\u00e9issance, mais elle est beaucoup plus, et il est s\u00fbr que l'on atteint rarement sa maturit\u00e9 sans avoir cherch\u00e9 \u00e0 savoir ce qu'il y avait derri\u00e8re les portes parabole du Fils Prodigue, voit et attend de nous beaucoup plus que de l'ob\u00e9issance. 
Nous nous faisons une id\u00e9e bien pauvre de Dieu si nous le voyons se noyer dans le moralisme, car la nature humaine est infiniment plus riche, et le regardd\u00e9fendues. La sagesse de Dieu, tout autant que sa passion amoureuse, voient ce que les cat\u00e9gories du bien et du mal ne peuvent embrasser. Tout ce qui a \u00e9t\u00e9 dit sur l'ob\u00e9issance \u00e0 la loi demeure, car la loi est le chemin de toutnous donne acc\u00e8s \u00e0 la libert\u00e9. Mais Dieu, qui est pr\u00e9sent dans le fond de notre libert\u00e9, jouit avant tout du jeu qu'il m\u00e8ne avec notre besoin de savoir, de d\u00e9couvrir, d'\u00e9prouver notre autonomie, d'exp\u00e9rimenter l'amour et d'enfreindre les r\u00e8glements. Dans cette seconde interpr\u00e9tation, qui ne renie 
pas la premi\u00e8re, Dieu a mis l'homme \u00e0 l'\u00e9preuve de sa libert\u00e9, sachant qu'il allait jouer un jeu dangereux, et il l'a averti : "mientras m\u00e1s se sabe, m\u00e1s se sufre" (Ec 1,18). L'homme a donc voulu cueillir la connaissance et il acc\u00e8de au niveau des immortels. Dieu le d\u00e9sapprouve, car c'est son devoir comme juge de la loi, bien qu'il se r\u00e9jouisse de ce qu'Adam ait voulu le d\u00e9fier. Vous serez comme des dieux, disait le serpent, et c'est plus qu'\u00e0 moiti\u00e9 vrai. Dieu voulait rencontrer l'homme dans une lutte de deux libert\u00e9s (G\u00e9n 32,29), mais dans la r\u00e9alit\u00e9, en un monde gouvern\u00e9 par l'esprit du mal (selon l'\u00e9vangile de Jean) cette soif de libert\u00e9 se paiera par la mort. De l\u00e0 une r\u00e9flexion \u00e0 la fois ironique et am\u00e8re car Dieu sait ce qu'il en co\u00fbtera : c'est la faute "bienheureuse", comme dit la liturgie, et ce seront les scandales "n\u00e9cessaires", comme dit l'\u00e9vangile (Mt 18,7). 
De m\u00eame que dans la parabole du Fils Prodigue, Dieu voit plus loin que notre d\u00e9compte des actions bonnes et mauvaises. Le jeu de notre libert\u00e9 est infiniment complexe, et Dieu aime jouer avec notre libert\u00e9 : sinon il serait un Dieu bien s\u00e9rieux et bien ennuyeux, et on ne voit pas comment il aurait imagin\u00e9 cette fantaisie si d\u00e9concertante, si douloureuse et, apparemment, si inutile qu'est le monde pr\u00e9sent, hors de sa propre \u00e9ternit\u00e9 qui qui est Tout.  

{N}3,{/}24 Les {C}ch\u00e9rubins {/}\u00e9taient en M\u00e9sopotamie les gardiens des r\u00e9sidences divines. Nous avons tous vu des reproductions de certains de ces gardiens qui s'alignaient \u00e0 l'entr\u00e9e des temples assyriens : leur corps tenait du lion et du taureau, ils avaient une figure humaine avec barbe et turban, et deux ailes (voir la vision d'Ez\u00e9quiel 1 qui s'inspire de ces animaux sacr\u00e9s). Pour ce qui est de l'\u00e9p\u00e9e flamboyante et tournoyante, elle s'inspire des poteaux plac\u00e9s \u00e0 l'entr\u00e9e des cit\u00e9s babyloniennes, qui ne lan\u00e7aient heureusement que des mal\u00e9dictions contre les possibles assaillants.

{N}4,{/}9{N} LA RAISON DU PLUS FORT{/}
{C}Suis-je le gardien de mon fr\u00e8re?{/} Ca\u00efn n'avait-il pas d'excuses? La l\u00e9gende que la Bible a reprise et retourn\u00e9e faisait de lui le plus fort et le constructeur d'un peuple. Aucun d\u00e9sir de justice ne peut emp\u00eacher les lois de la nature et la r\u00e9ussite du plus fort. Il y a eu et il y a encore des soci\u00e9t\u00e9s tranquilles et des races agressives, en d'autres mots, des v\u00e9g\u00e9tariens et les pr\u00e9dateurs. Les invasions barbares dont nous parle l'histoire ont \u00e9t\u00e9 le fait de races conqu\u00e9rantes qui aujourd'hui dominent le monde. Et c'est un fait aussi qu'apr\u00e8s la christianisation de ces "barbares" l'Evangile s'est \u00e9tendu gr\u00e2ce \u00e0 eux qui, pour \u00eatre devenus chr\u00e9tiens, n'avaient pas perdu leur soif de conqu\u00eate dans tous les domaines de l'existence. Le lib\u00e9ralisme qu'ils ont impos\u00e9 fait avancer l'unification du monde, ce qui est bien dans le plan de Dieu, mais cela se fait habituellement sous la direction et pour le b\u00e9n\u00e9fice des plus forts, d\u00e9truisant sans rem\u00e8de les cultures et les espaces d'humanit\u00e9 que les autres avaient patiemment construits. Des centaines de millions de personnes v\u00e9g\u00e8tent ou meurent dans des soci\u00e9t\u00e9s en d\u00e9composition livr\u00e9es aux mafias et \u00e0 la violence.
Les \u00e9checs du socialisme ont montr\u00e9 la faiblesse de la bienfaisance organis\u00e9e et le mauvais usage que l'on fait de toute protection. Mais l'\u00e9cart toujours plus grand entre une minorit\u00e9 de riches et des mis\u00e9reux devenus multitudes, remet \u00e0 l'ordre du jour la question des responsabilit\u00e9s du plus fort. Les proph\u00e8tes se sont trouv\u00e9s face \u00e0 des situations semblables quand le royaume d'Isra\u00ebl a vu l'accaparement souvent l\u00e9gal des terres par une minorit\u00e9 de riches (Is 10,1-4 ; Mi 2,1-10). Il est sans doute plus difficile aujourd'hui de d\u00e9signer des bons et des m\u00e9chants, et les profiteurs sont souvent ceux \u00e0 qui leur conscience chr\u00e9tienne repose, comme \u00e0 Zach\u00e9e, la question : "Qu'as-tu fait de ton fr\u00e8re". Mais dans un monde en train de se globaliser, nul n'est encore \u00e0 m\u00eame de formuler des solutions. L'Evangile proclam\u00e9, v\u00e9cu \u00e0 la face du monde ou dans le secret, fera certainement surgir des proph\u00e8tes, des r\u00e9volutions morales. Et de m\u00eame il montrera dans un avenir imm\u00e9diat que les dons de Dieu et les appels \u00e0 la foi  ne sont pas pour les vainqueurs de cette lutte.

{N}4,{/}15{N} A MOI LA JUSTICE{/}
D\u00e8s les premi\u00e8res pages de la Bible nous trouvons une d\u00e9nonciation de l'engrenage de la violence. Ceux qui veulent se venger des Ca\u00efns ignorent que la violence est inscrite dans la nature humaine et qu'elle se m\u00eale tr\u00e8s habituellement au d\u00e9sir de justice. La victime d'aujourd'hui sera demain l'oppresseur (Is 14,1-2 ; Ps 137,9). La Bible rappellera bien des fois que Dieu est le Dieu juste et que toujours il fait justice. "Il se venge", disent nos textes, mais il serait plus exact de traduire : "il prend sa revanche" (Is 61,2), vu que le mot vengeance fait penser habituellement que quelqu'un veut satisfaire sa soif de dominer et d'avoir raison. Dieu n'a aucun d\u00e9sir de s'imposer ou d'avoir raison : notre m\u00e9chancet\u00e9, ou notre orgueil, ou nos blasph\u00e8mes pourraient-ils le g\u00eaner en quoi que ce soit  (Mc 3,28)?
La justice de Dieu est sa qualit\u00e9 premi\u00e8re, pour parler en termes humains ; c'est la r\u00e9alisation d'un plan qui exprime dans le monde et dans l'histoire un ordre inscrit dans l'\u00e9ternit\u00e9 de Dieu. Dire que sa justice passe avant toute autre consid\u00e9ration n'est pas nier sa mis\u00e9ricorde infinie mais rappeler que son pardon n'est jamais une d\u00e9mission (Ex 32,33-35). En plusieurs endroits l'Ecriture nous dit \u00e0 la fois que Dieu pardonne et qu'il fera payer (Ex 20,5). Il n'a pas de rancoeur et tout sera pour le bien de celui-l\u00e0 m\u00eame qui a p\u00e9ch\u00e9 ; mais il faut payer le prix pour r\u00e9habiliter le coupable et pour r\u00e9tablir dans le monde un tr\u00e9sor d'amour et don de soi qui peut bien cro\u00eetre, mais jamais \u00eatre mis \u00e0 mal.
Dans le pr\u00e9sent texte Dieu condamne la vengeance et de fa\u00e7on plus pr\u00e9cise les vendettas familiales ou tribales qui ignorent les chemins de la justice. Mais ce n'est pas assez dire : tout ce que nous faisons pour nous venger, pour prendre en mains notre revanche cause ne peut que paralyser l'intervention de Dieu en notre faveur. Le devoir de lutter contre l'injustice n'est jamais plus urgent que celui d'entendre le petit avertissement de l'Evangile : "Si quelqu'un veut te prendre ta tunique..." (Lc 6,29). Ici nous nous heurtons au myst\u00e8re de Dieu. Lui laisser l'initiative de nous d\u00e9fendre, c'est toujours une fa\u00e7on de lui lancer un d\u00e9fi, et il aime ce genre de d\u00e9fis. 

{N}4,{/}26 {N}ORIGINES{/}
{C}Enos fut le premier \u00e0 invoquer Yahv\u00e9 par son nom{/}. Ce d\u00e9tail est bien int\u00e9ressant. Pour les pr\u00eatres qui ont r\u00e9dig\u00e9 les pages les plus tardives du Pentateuque, et pour d'autres aussi qui avaient \u00e9crit avant eux, le nom de Yahv\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Dieu \u00e0 Mo\u00efse. C'\u00e9tait le nom le plus personnel de Dieu, et il l'avait enseign\u00e9 \u00e0 son propre peuple (Ex 3,15). Les pr\u00eatres ont m\u00eame pr\u00e9cis\u00e9 en Ex 6,3 que ce nom n'avait pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aux Patriarches. Cela ne les a pas emp\u00each\u00e9s de conserver les pages plus anciennes qui faisaient allusion \u00e0 une dette de Mo\u00efse envers les traditions religieuses du peuple madianite ; ils expriment cette d\u00e9pendance sous la forme des relations de Mo\u00efse et de J\u00e9thro, son beau-p\u00e8re madianite (Ex ch. 2 et 18).
De fait, on a retrouv\u00e9 en certains endroits du Sina\u00ef des traces du culte adress\u00e9 avant l'Exode \u00e0 un Dieu appel\u00e9 Yahv\u00e9. Ceci ne diminue en rien la r\u00e9v\u00e9lation faite \u00e0 Mo\u00efse, car peu importe que le nom ait exist\u00e9 auparavant en quelque coin du d\u00e9sert : ce n'est qu'avec Mo\u00efse que Yahv\u00e9 devient le Dieu des dieux et celui qui a choisi Isra\u00ebl.
Le premier auteur de la Gen\u00e8se, celui qui a \u00e9crit au temps de Salomon, n'ignorait pas l'anciennet\u00e9 du culte \u00e0 Yahv\u00e9 : tout au long de l'histoire des Patriarches il en fait des adorateurs de Yahv\u00e9. Or voici qu'il nous indique qui l'a invoqu\u00e9 le premier, et c'est un petit fils d'Adam. C'est une fa\u00e7on de nous dire que Dieu a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent dans l'histoire et le salut des hommes d\u00e8s les origines de l'humanit\u00e9. Il le redira \u00e0 propos de No\u00e9 en 8,20-22.

{N}5,{/}1 {N}GENEALOGIES{/}
On note \u00e0 premi\u00e8re lecture les diff\u00e9rences des g\u00e9n\u00e9alogies ins\u00e9r\u00e9es en 4,17-26 y 5,1-30. Le m\u00eame contraste se retrouvera entre la descendance de No\u00e9 selon 9,18-27, 10,8-32 y 11,28-29 d'une part, et les g\u00e9n\u00e9alogies de 9,28, 10,1-7, 11,10-25.
Les premi\u00e8res viennent de l'auteur le plus ancien et prolongent les histoires de Ca\u00efn et Abel, de No\u00e9 et de la tour de Babel : le tissu est le m\u00eame. Ces g\u00e9n\u00e9alogies ne sont pas des listes d'anc\u00eatres au sens strict, mais une s\u00e9quence des ant\u00e9c\u00e9dents qui ont abouti \u00e0 l'\u00e9tat pr\u00e9sent de l'humanit\u00e9. Les noms qu'elles rappellent sont ceux des peuples et des cit\u00e9s avec lesquels Isra\u00ebl entretenait quelques liens ou dont il avait entendu parler. Cette repasse ne fait aucune distinction entre donn\u00e9es religieuses et culturelles car l'auteur voit une continuit\u00e9 et un sens dans toute la vie du monde et il essaye de nous les faire voir. Il fait en quelque sorte ce que nous m\u00eames avons cherch\u00e9 \u00e0 faire au d\u00e9but de cette \u00e9dition avec notre introduction : {C}Avant la Bible{/}.
Les autres g\u00e9n\u00e9alogies sont l'oeuvre des pr\u00eatres. L\u00e0 il semble qu'on ne cherche qu'\u00e0 ordonner des noms, et pour chacun d'eux un nombre d'ann\u00e9es et une descendance. Ce sont des cha\u00eenes dont les maillons relient le premier p\u00e8re aux temps pr\u00e9sents.

{N}6,{/}9 Les paragraphes que nous mettons en italiques ont \u00e9t\u00e9 ins\u00e9r\u00e9s par les pr\u00eatres dans le r\u00e9cit primitif. On n'y parle pas de Yahv\u00e9, le nom sacr\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 Isra\u00ebl, mais de Dieu. On n'y attribue plus \u00e0 Dieu des r\u00e9actions caract\u00e9rielles (comparez avec 6,6). On ne revient pas sur la distinction entre animaux purs et impurs : Dieu veut sauver un reste du monde tel qu'il l'a cr\u00e9\u00e9.

{N}9,{/}24 Ce paragraphe d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Kam vise en r\u00e9alit\u00e9 Canaan, lequel repr\u00e9sente ici les peuples du pays conquis par Isra\u00ebl. Car la Bible ne d\u00e9shonore pas les autres fils de Kam : Couch (l'Ethiopie), Misra\u00efm (l'Egypte), les tribus du sud de l'Arabie (10,6-7), m\u00eame lorsqu'ils sont des ennemis que Yahv\u00e9 veut vaincre et punir. Au contraire, dans le cas de Canaan, les Isra\u00e9lites croyants ne voyaient que libertinage, meurtres d'enfants et prostitution dans sa culture et ses cultes (Dt 12,30 ; 18,9). Ces peuples devaient \u00eatre vomis par la terre qu'ils occupaient (Lev 18,28).

{N}11,{/}1 {C}Allons, descendons, et ici m\u00eame mettons la confusion dans leur langage! {/}On trouverait difficilement dans la Bible un meilleur exemple que celui-ci pour souligner les deux faces du livre sacr\u00e9, \u00e0 la fois oeuvre humaine et Parole de Dieu. L'auteur reporte sur Yahv\u00e9, sans la moindre g\u00eane, les motivations que les mythes antiques attribuaient \u00e0 leurs dieux : ceux-ci s'effrayaient \u00e0 la vue de l'audace des hommes. La soci\u00e9t\u00e9 nouvelle venait les d\u00e9fier jusque dans leurs demeures c\u00e9lestes : "Cela suffit, demain sera trop tard!"
C'est que l'auteur, fortement impr\u00e9gn\u00e9 des traditions nomades encore vivantes de son temps, r\u00e9agissait fortement face \u00e0 toute nouveaut\u00e9 capable de limiter la libert\u00e9 du chef de famille ou de clan. Il n'aimait pas les politiques centralisatrices du gouvernement de Salomon et il y retrouvait Babel. 
Donc, parole humaine dans son expression, mais aussi Parole de Dieu par la morale qu'on en tire : Dieu n'entre pas dans les plans d'unification quand la volont\u00e9 de dominer remplace le sens de la communion.

{N}11,{/}10 Dans les paragraphes qui suivent on trouve une courte g\u00e9n\u00e9alogie (v.26-29) due au premier r\u00e9dacteur yahviste : elle se trouve ins\u00e9r\u00e9e dans une autre plus r\u00e9cente d'origine sacerdotale. Cette derni\u00e8re a la m\u00eame finalit\u00e9 que celle qui occupait le chapitre 5. Elle l'imite, r\u00e9duisant la dur\u00e9e de vie \u00e0 mesure qu'on passe des g\u00e9ants du pass\u00e9 \u00e0 des personnages plus proches de nous comme sont les patriarches.

{N}11,{/}32 {C}LES TROIS DITS DE DIEU{/}
Au premier chapitre de la Gen\u00e8se, Dieu dit, et c'est la Cr\u00e9ation.
Au chapitre 9, de nouveau, Dieu dit, et c'est pour donner sa b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 toute l'humanit\u00e9.
Au chapitre 12, Dieu dit une troisi\u00e8me fois, et c'est le d\u00e9but d'un peuple de Dieu.
Ce sont l\u00e0 trois pas de longueur tr\u00e8s in\u00e9gale dans la Bible, puisque la r\u00e9v\u00e9lation faite au peuple de Dieu va occuper tout le reste de la Bible, mais cela importe peu. Si nous entrons dans l'esprit de la Bible, nous d\u00e9couvrirons que ces trois versants de l'oeuvre divine font un tout et s'articulent entre eux de mille mani\u00e8res. Mais attention! Si nous n'avons pas bien r\u00e9alis\u00e9 le sens de ces trois paroles, le jour viendra o\u00f9 nous ne pourrons plus accepter le t\u00e9moignage de la Bible et J\u00e9sus se perdra pour nous dans le flou. Car ces trois paroles vont \u00e0 l'encontre de pr\u00e9jug\u00e9s qui marquent profond\u00e9ment notre temps.
Dieu dit, et sa Parole cr\u00e9e l'univers avec ses lois physiques. La Bible rappellera que ces lois sont stables pour toujours. Mais elle dira aussi que l'univers ne cesse d'\u00eatre \u00e0 la disposition de Dieu et qu'il ob\u00e9it \u00e0 sa Parole. Dire que Dieu a mis le monde en pilotage automatique, c'est en grande partie vrai: il ne donne pas \u00e0 chaque instant des coups de pouce. Mais nous sortirions de la r\u00e9v\u00e9lation biblique si nous disions que Dieu a tout fix\u00e9 au d\u00e9but et qu'il s'est interdit de faire intervenir quand il veut des forces sup\u00e9rieures qui interf\u00e8rent avec celles-ci ou les mettent entre parenth\u00e8ses (de notre point de vue). Il est dit que Dieu se repose de ses oeuvres au septi\u00e8me jour (Gen 2,4), mais le contraire a aussi sa part de v\u00e9rit\u00e9: \u00able P\u00e8re est encore au travail\u00bb. Dieu ne cesse de s'exprimer lui-m\u00eame \u00e0 travers ses oeuvres et la cr\u00e9ation continue de vivre et d'exister en lui. Les lois de la nature sont l'ombre d'une justice sup\u00e9rieure qui est en Dieu, mais il y a beaucoup plus dans la nature que les lois physiques, \u00e0 commencer par sa richesse et sa splendeur. Sa constante cr\u00e9ativit\u00e9, qui est une de ses capacit\u00e9s les plus myst\u00e9rieuses, est un reflet de la libre cr\u00e9ativit\u00e9 de Dieu, laquelle n'est jamais encha\u00een\u00e9e.
En voil\u00e0 assez pour scandaliser ceux qui tiennent pour certain que les lois sont inflexibles, et que seul existe ce qui est objet d'exp\u00e9rimentation. Sans ces postulats il n'y aurait pas de recherche scientifique, mais ce n'est pas pour autant qu'ils disent toute la r\u00e9alit\u00e9 du monde, ni m\u00eame l'essentiel. Et si l'on n'a pas domin\u00e9 ce pr\u00e9jug\u00e9, on refusera d'admettre toute intervention de Dieu dans l'ordre habituel du monde. On d\u00e9lestera l'Evangile de la multiplication des pains, de la virginit\u00e9 de Marie, de la Transfiguration..., faisant dire aux textes le contraire de ce qu'ils disent. On niera de m\u00eame tout t\u00e9moignage actuel sur de semblables interventions souveraines de Dieu, sous nos yeux ou dans notre monde int\u00e9rieur et, tr\u00e8s logiquement, on niera que la pri\u00e8re ait un sens. Ce rationalisme peut s\u00e9duire, mais il est st\u00e9rile: il \u00e9touffe, et la foi, et la joie.
Le \u00abDieu dit\u00bb de l'histoire de No\u00e9 n'est pas moins charg\u00e9 de sens. Dieu ouvre les temps de l'apr\u00e8s-d\u00e9luge en faisant un pacte avec tous les peuples, puisqu'ils sont tous fils de No\u00e9. Dieu les b\u00e9nit, cela signifie qu'il leur offre un chemin de salut: ils le trouveront \u00e0 travers leurs mille et une cultures et religions ( Ac 17,27). Lorsque la Parole, ou Sagesse, de Dieu se fait pr\u00e9sente dans leur recherche de la sagesse, elle ne fait que continuer son oeuvre cr\u00e9atrice. Toute la marche de l'histoire prolongera donc le plan du Cr\u00e9ateur.
Que nous faut-il de plus? L'humanit\u00e9 n'a-t-elle pas l\u00e0 tout ce qu'il lui faut pour achever la cr\u00e9ation? Ce serait oublier que les \u00abfils de No\u00e9\u00bb sont toujours des \u00abfils d'Adam\u00bb, et donc p\u00e9cheurs. Mais il y a plus: la cr\u00e9ation, c'\u00e9tait pour Dieu le moyen de s'exprimer. Or m\u00eame s'il pouvait remettre les richesses de l'univers \u00e0 une humanit\u00e9 devenue \u00e0 peu pr\u00e8s raisonnable, rien ne transpara\u00eetrait encore de ce qu'il y a de plus extraordinaire en lui: le dynamisme d'un amour dont les initiatives ne sont comprises que de lui seul. Et Dieu ne pouvait pas d\u00e9passer toutes les formes de la bienfaisance et de la r\u00e9ussite sans briser le cercle d'une cr\u00e9ation apparemment parfaite. Il allait donc appeler des personnes et des groupes \u00e0 vivre avec lui une histoire tr\u00e8s singuli\u00e8re, et souvent \u00e0 contre-courant de l'exp\u00e9rience commune. Et le premier d\u00e9part, ou la premi\u00e8re fracture, c'est l'appel d'Abraham.
Ce troisi\u00e8me \u00abDieu dit\u00bb, marque le d\u00e9but d'un peuple de Dieu diff\u00e9rent de tous les autres, et cette opposition, ou cette dualit\u00e9, entre ceux qui sont choisis et ceux qui ne le sont pas, fait na\u00eetre un grand malaise dans la conscience de nombreux chr\u00e9tiens. Pourquoi deux poids, deux mesures? Et peut-\u00eatre serons-nous tent\u00e9s de renier nos richesses par fausse humilit\u00e9: pourquoi aurais-je plus la v\u00e9rit\u00e9 que les autres? C'est donc le moment d'accepter ou non le Dieu de la Bible, celui qui est \u00abfaveur et fid\u00e9lit\u00e9\u00bb; il appelle qui il veut, et donne \u00e0 l'un ce qu'il ne donne pas \u00e0 l'autre. Il donne plus pour qu'on produise plus et pour que tout le monde en profite; mais il donne ce qu'il veut. C'est lui qui nous fait surgir de rien, tous diff\u00e9rents. Et en m\u00eame temps qu'il nous fait ce que nous sommes, il nous place sur un chemin qui ne fait qu'un avec nos besoins, nos espoirs et notre soif de bonheur.
Le lecteur chr\u00e9tien doit donc accepter, d\u00e8s le d\u00e9part, le caract\u00e8re unique de sa vocation: elle est \u00e0 la fois sa richesse et son service au monde. Vouloir se remettre dans le rang n'aurait ici aucun sens, puisque les autres ne lui envient pas sa place. Il n'y a que la peur qui puisse cr\u00e9er en lui cette panique: la peur d'\u00eatre diff\u00e9rent, ou peut-\u00eatre un manque de foi: les grandes promesses de Dieu ne sont-elles pas une illusion?

{N}12,{/}10 Cet \u00e9pisode peut nous para\u00eetre d\u00e9plac\u00e9 dans une histoire religieuse. Le fait que le m\u00eame incident soit rapport\u00e9 sous trois versions diff\u00e9rentes (voir 20,2 et 26,7) montre cependant que l'affaire \u00e9tait importante aux yeux des anciens isra\u00e9lites. N'oublions pas qu'ils n'\u00e9taient jamais les propri\u00e9taires du pays et qu'ils s'\u00e9tablissaient en bordure des terres cultiv\u00e9es, sur des terrains en friche ou d\u00e9serts. Ce genre d'incidents faisaient partie d'une vie qui a profond\u00e9ment marqu\u00e9 leur avenir et dans laquelle ils ont appris que leur survie d\u00e9pendait de Dieu \u00e0 chaque instant, qu'il s'agisse de la pluie sans laquelle l'herbe n'apparaissait pas, ou de la tol\u00e9rance des ma\u00eetres du pays. 
Cette premi\u00e8re version avait sans doute pour l'auteur une autre signification : {N}il nous dit en images des choses importantes. Dieu vient de promettre \u00e0 Abraham une terre, mais il n'a pas dit o\u00f9, ni comment il la donnerait. Abraham a pens\u00e9 d'abord \u00e0 l'Egypte, la terre riche par excellence avec sa vall\u00e9e irrigu\u00e9e si diff\u00e9rente des collines s\u00e8ches de Palestine. Et pour sauver sa vie, il n'h\u00e9site pas \u00e0 c\u00e9der sa femme au Pharaon.
Mais donner la femme, c'est comme faire alliance avec le Pharaon, avec l'Egypte - et le peuple d'Isra\u00e8l apprendra plus tard \u00e0 ses d\u00e9pens que tout va mal quand au lieu de se contenter de l'Alliance avec Dieu on cherche celle de l'Egypte. Et puis Sarai est sa vraie femme, la "femme libre" qui dans le plan de Dieu doit donner naissance \u00e0 l'h\u00e9ritier d'Abraham. En voulant agir par lui-m\u00eame au lieu d'attendre l'heure de Dieu, Abraham a failli tout perdre. La b\u00e9n\u00e9diction de Dieu n'ira pas chercher Abraham au pays des riches : pour ses descendants l'Egypte ne sera que la terre o\u00f9 l'on est esclave.

{N}32,{/}27 {N}FORT CONTRE DIEU{/}
Ici, {N}comme dans bien d'autres r\u00e9cits anciens de la Bible, les d\u00e9couvertes modernes apportent un \u00e9clairage nouveau du texte, qui nous permet peut-\u00eatre d'en faire une autre lecture, en apparence plus terre \u00e0 terre, et pourtant tout aussi riche au point de vue spirituel. Des fouilles r\u00e9centes men\u00e9es sur ce lieu m\u00eame nous apprennent que le Dieu de P\u00e9nuel se chargeait de remettre les hommes dans le droit chemin, et que son proph\u00e8te Balaam (voir Num 25) transmettait ses menaces. De fait, les plus anciennes histoires de Jacob laissaient entendre que Dieu l'avait corrig\u00e9 (Os 12,4-5): on expliquait ainsi son nom Ichrael: "corrig\u00e9 par Dieu". Mais plus tard ce nom se transforma en Isra\u00e8l, car en Palestine centrale on avait du mal \u00e0 prononcer le son "ch" (voir Jg 12,6) et on l'interpr\u00e9ta "fort contre Dieu", ce qui \u00e9tait beaucoup plus satisfaisant pour l'orgueil national.
On peut donc penser que dans la tradition primitive, alors que Jacob revenait, fier de ses femmes, de ses fils et de tout ce qu'il avait acquis de fa\u00e7on plus ou moins honn\u00eate, Dieu l'avait arr\u00eat\u00e9, menac\u00e9 et bless\u00e9. Il lui avait fallu s'humilier pour recevoir les b\u00e9n\u00e9dictions promises \u00e0 ses p\u00e8res.
De fait Jacob revient tout fier de sa r\u00e9ussite : il a ses femmes et ses enfants \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, ses troupeaux nombreux, fruits de sa ruse, et brutalement il apprend l'arriv\u00e9e mena\u00e7ante d'Esa\u00fc. Il envoie devant lui tour \u00e0 tour troupeaux, serviteurs, femmes et enfants. Lui passera le gu\u00e9 de P\u00e9nuel le dernier. Mais c'est l\u00e0 que Dieu l'attend : "Jacob, ce n'est pas toi avec tes ruses et tes astuces, qui assureras ta r\u00e9ussite ; rappelle-toi que tu as tout re\u00e7u de ton Dieu. Humilie-toi devant lui et redeviens ce que tu n'aurais jamais d\u00fb cesser d'\u00eatre, un croyant confiant et abandonn\u00e9 entre ses mains."{/}

{N}15,{/}6 Cette phrase sera longuement comment\u00e9e dans le Nouveau Testament. Une traduction plus pr\u00e9cise du texte h\u00e9breu pourrait \u00eatre celle-ci : "et Yahv\u00e9 le mit au compte de sa justice". Yahv\u00e9 est en train de suivre Abraham et, lorsqu'il voit cette foi, il se convainc : Maintenant, c'est s\u00fbr, Abraham est bien un juste.
Il est \u00e9vident que chez Paul, lorsqu'il reprendra ce texte, le mot {C}justice{/} acquerra un sens plus pr\u00e9cis et un contenu plus riche.

{N}16,{/}13 Le texte de ce verset est en partie corrompu et la traduction n'est donc pas s\u00fbre. Deux choses pourtant sont hors de doute: ce d\u00e9tail est bien dans la ligne des \u00e9tymologies qu'on rencontre en divers endroits des livres sacr\u00e9s_; il pr\u00e9tend expliquer le nom du puits de LaHa\u00ef Rohi, un nom qui peut signifier {C}Au vivant qui me voit{/}.  Et de m\u00eame Agar affirme qu'elle a vu celui qui l'avait vue.
Ce n'est donc qu'un d\u00e9tail dans l'histoire des patriarches, mais ici \u00e9merge pour la premi\u00e8re fois ce qui est l'une des donn\u00e9es majeures de la r\u00e9v\u00e9lation biblique: elle ne conna\u00eet pas d'autre Dieu que celui qui voit. Cela peut para\u00eetre bien banal \u00e0 bien des chr\u00e9tiens, et certains m\u00eame se souviennent de l'usage qu'on faisait autrefois de ce regard de Dieu pour inspirer aux enfants la crainte du jugement au cas o\u00f9 ils d\u00e9sob\u00e9iraient: N'oublie pas que Dieu te voit!  Mais la Bible ne s'arr\u00eate pas \u00e0 cette crainte de Dieu qu'on a appel\u00e9e \u00ab_servile_\u00bb (la crainte digne d'un esclave qui n'a ni conscience ni respect pour son ma\u00eetre). Elle s'\u00e9merveille de cette connaissance divine (Ps 139), de l'attention que Dieu porte aux plus d\u00e9munis (Ps 33,18_; 102,20). Paul donnera un sens nouveau \u00e0 ce \u00ab_\u00eatre connu de Dieu_\u00bb (1Co 8,2).

{N}31,{/}45 Toute cette histoire a pour conclusion un pacte entre Jacob et{C} Laban l'Aram\u00e9en {/}(31,24) ; elle est s\u00fbrement l\u00e0 pour rappeler d'anciens conflits entre les Isra\u00e9lites et certains groupes aram\u00e9ens qui vivaient plus au nord. N'oublions pas que le territoire de Galaad, sur l'autre rive du Jourdain, a \u00e9t\u00e9 durant toute la p\u00e9riode des Rois un territoire revendiqu\u00e9 \u00e0 la fois par les Isra\u00e9lites et les Aram\u00e9ens.

{N}34,{/}1 Cette histoire conserve le souvenir d'un massacre perp\u00e9tr\u00e9 par des groupes appartenant aux tribus de L\u00e9vi et de Sim\u00e9on au temps de la conqu\u00eate. Dina est probablement le nom d'un canton ou d'un clan qui fut l'occasion du conflit. Le r\u00e9cit biblique essaye de justifier la vengeance de Sim\u00e9on et de L\u00e9vi, les viols et les enl\u00e8vements commis en cette occasion. Ici Jacob les d\u00e9sapprouve pour des raisons d'opportunit\u00e9 (v.30). Au contraire en 49,5-7 on lira une condamnation de ces violences d'autant plus notable que, \u00e0 la diff\u00e9rence de Sim\u00e9on qui disparut apr\u00e8s peu d'ann\u00e9es, la tribu de L\u00e9vi jouissait d'un statut unique. La violence d\u00e9nonc\u00e9e dans les premi\u00e8res pages de la Gen\u00e8se avec l'histoire de Ca\u00efn passera inaper\u00e7ue tout au long des conflits entre Isra\u00ebl et ses voisins.

{N}49,{/}3{N} LE SORT INEGAL DES TRIBUS{/}
La tribu de Ruben, sur l'autre rive du Jourdain, n'a gu\u00e8re prosp\u00e9r\u00e9 : aucun des personnages fameux de la Bible n'en est issu. La faute qu'on attribue \u00e0 l'anc\u00eatre rappelle s\u00fbrement une attitude de cette tribu que les autres ont consid\u00e9r\u00e9e alors comme une trahison de la cause commune. 
Pour ce qui est de Sim\u00e9on et de L\u00e9vi, voir la note en Gen 34,1. Sim\u00e9on, au sud de Juda, ne r\u00e9unissait que quelques villages et fut absorb\u00e9e par sa voisine. Ruben, Sim\u00e9on, L\u00e9vi y Juda \u00e9taient les quatre fils de Lia, l'a\u00een\u00e9e des \u00e9pouses de Jacob (voir Gen 35,23). Ces tribus, semble-t-il, s\u00e9journaient depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Qadesh lorsque arriv\u00e8rent en ce lieu les compagnons de Mo\u00efse. Ces derniers, qui allaient \u00eatre \u00e0 l'origine des tribus filles de Rachel (Ephra\u00efm, Manass\u00e9 et Benjamin), leur transmirent la r\u00e9v\u00e9lation de l'Horeb. 
A la diff\u00e9rence de Sim\u00e9on qui disparut, L\u00e9vi, dispers\u00e9 lui aussi entre les autres tribus, demeura comme une caste privil\u00e9gi\u00e9e : c'\u00e9tait la tribu de Mo\u00efse (Ex 2,1), et les seuls pr\u00eatres reconnus par la Loi. Dans le r\u00e9cit du Veau d'Or (Ex 32,26) ils re\u00e7oivent une b\u00e9n\u00e9diction qui est de fait leur cons\u00e9cration comme pr\u00eatres : en Ex 32,29 le texte dit : "vos mains ont \u00e9t\u00e9 {C}remplies{/} pour Yahv\u00e9" ce qui \u00e9tait le terme technique de la cons\u00e9cration sacerdotale. Dans les b\u00e9n\u00e9dictions de Mo\u00efse, post\u00e9rieures \u00e0 celles-ci, on ne parlera plus de Sim\u00e9on, mais on aura oubli\u00e9 le ch\u00e2timent de L\u00e9vi pour ne plus voir que son privil\u00e8ge (Dt 33,8). Les l\u00e9vites \u00e9taient alors des familles pauvres qui ne disposaient pas d'un territoire propre et qui allaient d'une place \u00e0 l'autre dans l'espoir de trouver un sanctuaire o\u00f9 ils pourraient vivre de leurs fonctions (voir Jg 18 et 19).   
Juda s'est form\u00e9 tr\u00e8s probablement par le regroupement de divers clans situ\u00e9s dans le sud de la Palestine. Les K\u00e9nizites devaient occuper une place toute particuli\u00e8re parmi eux si l'on en juge par l'importance reconnue \u00e0 Caleb, le K\u00e9nizite, dans les r\u00e9cits de la conqu\u00eate (Nb 13,6 ; 32,12). Selon les b\u00e9n\u00e9dictions de Mo\u00efse, post\u00e9rieures \u00e0 celles-ci (Dt 33,7), Juda est rest\u00e9 longtemps \u00e0 part dans ses montagnes, de fait, jusqu'au roi David. 
La pr\u00e9\u00e9minence reconnue \u00e0 Juda aux versets 9-12 signifie peut-\u00eatre que ce paragraphe a \u00e9t\u00e9 revu ou ins\u00e9r\u00e9 ici lorsque la dynastie de David \u00e9tait devenue le centre d'Isra\u00ebl. Mais on n'en a pas corrig\u00e9 pour autant le paragraphe qui donnait la premi\u00e8re place aux tribus du nord appel\u00e9es "maison de Joseph". Celui qui a \u00e9crit l'histoire de Joseph, patron commun des tribus d'Ephra\u00efm et de Manass\u00e9, n'ignorait pas qu'elles \u00e9taient, au m\u00eame titre que Benjamin, et plus que toutes les autres, le peuple de Mo\u00efse. Elles ont \u00e9t\u00e9 durant des g\u00e9n\u00e9rations les h\u00e9riti\u00e8res de son message, jusqu'au jour o\u00f9, par une d\u00e9cision du Dieu que nul ne peut s'approprier, elles ont disparu. Elles n'avaient pas accept\u00e9 l'unification r\u00e9alis\u00e9e par David, et la fondation d'un pouvoir rival \u00e0 Sichem avec J\u00e9roboam pour roi avait consacr\u00e9 leur aveuglement  face aux signes des temps. Deux si\u00e8cles plus tard survint le naufrage de ce royaume sans que se trouve une minorit\u00e9 capable de sauver son h\u00e9ritage, comme cela devait arriver pour Juda. La b\u00e9n\u00e9diction qu'ils re\u00e7oivent dans ce chapitre remonte au temps o\u00f9 ils formaient le noyau du peuple de Dieu.
Le nom d'Issacar lui vaut un jeu de mots car il se prononce comme "salari\u00e9". Une tribu qui sans doute s'est jointe aux autres sans grand enthousiasme : ils ne demandaient qu'\u00e0 vivre en paix \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Canan\u00e9ens en se mettant \u00e0 leur service. Les tribus soeurs n'avaient pas toutes le m\u00eame pass\u00e9 ni la m\u00eame dignit\u00e9. Les "fils des servantes" Bila et Zilpa ont d\u00fb se joindre aux autres sans avoir particip\u00e9 aux grandes exp\u00e9riences fondatrices avec Mo\u00efse et \u00e0 Qadesh.

