{2}INTRODUCTION AU NOUVEAU TESTAMENT{/}

Le Nouveau Testament est l'ensemble des vingt-sept livres de la Bible \u00e9crits dans les soixante-dix ann\u00e9es qui ont suivi la r\u00e9surrection du Christ. L'Eglise des ap\u00f4tres y a vu l'expression authentique de sa foi; elle les a officiellement reconnus comme livres inspir\u00e9s de Dieu, comme parole de Dieu. Mais tout comme les livres de l'Ancien Testament, ceux-ci ne sont pas tomb\u00e9s du ciel: nous les devons aux ap\u00f4tres et aux \u00e9vang\u00e9listes de l'Eglise primitive.
Il n'y a pas l\u00e0 une histoire ou une pr\u00e9sentation doctrinale qui pr\u00e9tendrait r\u00e9pondre \u00e0 toutes nos questions: c'est un ensemble de t\u00e9moignages \u00e0 travers lesquels nous retrouvons la personne de J\u00e9sus, la fa\u00e7on dont la premi\u00e8re Eglise se voyait anim\u00e9e et propuls\u00e9e par la force de sa R\u00e9surrection. Dieu a voulu que les chr\u00e9tiens de tous les temps connaissent J\u00e9sus et l'oeuvre du salut \u00e0 travers ces t\u00e9moignages.
Mais pourquoi ya-t-il un Nouveau Testament apr\u00e8s l'Ancien?
Simplement parce que ce sont les deux grandes parties de l'histoire sainte et de la r\u00e9v\u00e9lation de Dieu dans notre histoire. La croix de J\u00e9sus s\u00e9pare ces deux \u00e9tapes. Dans l'Ancien Testament, un peuple s'est form\u00e9 et a m\u00fbri \u00e0 travers ses exp\u00e9riences. Apr\u00e8s avoir esp\u00e9r\u00e9 les mille choses que les hommes recherchent, il a compris que l'important \u00e9tait de rechercher le royaume de justice o\u00f9 les hommes seraient renouvel\u00e9s. Lorsque nous lisons l'Ancien Testament, nous y voyons un sens et nous discernons les \u00e9tapes d'une histoire "sainte" et ses personnages cl\u00e9s. Nous comprenons pourquoi il a fallu tant de si\u00e8cles avant que naisse la foi en la R\u00e9surrection. Nous voyons pourquoi la prosp\u00e9rit\u00e9 de l'ancien royaume d'Isra\u00ebl ne pouvait durer: le peuple de Dieu gagnait en lucidit\u00e9 et en int\u00e9riorit\u00e9 ce qu'il perdait en puissance et en gloire terrestre.
Et puis, avec l'oppression romaine et la radicalisation des courants qui s'opposaient \u00e0 l'int\u00e9rieur m\u00eame du peuple juif, Isra\u00ebl a connu une crise terrible: c'est alors qu'est venu, apr\u00e8s tant de sauveurs, le Sauveur unique.
J\u00e9sus appelait Isra\u00ebl \u00e0 d\u00e9passer tout ce qu'il y avait d'\u00e9troit dans son nationalisme et son esp\u00e9rance, afin de d\u00e9couvrir le royaume et la justice de Dieu. L'histoire d'Isra\u00ebl devait aboutir \u00e0 un nouvel \u00e2ge et \u00e0 un peuple universel de Dieu, riche de la d\u00e9couverte du P\u00e8re et du Fils. Mais nous savons aussi que la nation juive s'est effondr\u00e9e quelques ann\u00e9es plus tard. Dans son ensemble elle n'avait pas accueilli le message de J\u00e9sus: c'\u00e9tait la fin d'un monde et, pour Isra\u00ebl, une \u00e9tape nouvelle d'un destin tragique [Rm_9,1] - [Rm_11,1].
Le Nouveau Testament n'a pas remplac\u00e9 l'Ancien. Ce que J\u00e9sus a pr\u00each\u00e9 n'a pas aboli les avertissements des proph\u00e8tes, l'amour ne remplace pas la justice. Le salut promis au peuple juif n'a pas \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un "salut des \u00e2mes". L'Evangile se pr\u00e9sente comme une force lib\u00e9ratrice, qui r\u00e9oriente l'histoire et pousse toutes les civilisations vers un but: la r\u00e9union et la r\u00e9conciliation de tout et de tous autour du Christ.
L'\u00e9chec des efforts pour \u00e9vang\u00e9liser les Juifs de Palestine n'avait fait qu'encourager l'annonce de l'Evangile \u00e0 d'autres peuples. Ainsi, en peu d'ann\u00e9es, l'Eglise commence \u00e0 s'\u00e9tendre dans tout le monde connu \u00e0 l'\u00e9poque, c'est-\u00e0-dire parmi les peuples rassembl\u00e9s dans l'Empire romain. Dans un premier temps, beaucoup de chr\u00e9tiens croient que le message va atteindre le bout du monde et que J\u00e9sus, va revenir pour le jugement. Mais cette illusion s'effrite \u00e0 partir des ann\u00e9es 70: l'histoire va durer plus longtemps qu'on ne l'avait pens\u00e9.
La foi de l'Eglise naissante repose sur le t\u00e9moignage des ap\u00f4tres qui furent les premiers compagnons de J\u00e9sus. D'abord oraux, ces t\u00e9moignages sont bient\u00f4t r\u00e9dig\u00e9s. Les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes se pr\u00e9occupent de r\u00e9unir et de mettre en forme ces \u00e9crits contenant la pr\u00e9dication des ap\u00f4tres, li\u00e9s aux exp\u00e9riences fondamentales de la foi en J\u00e9sus-Christ. Parmi ces livres l'Eglise a fait un choix, \u00e9cartant bien des textes qui parfois \u00e9taient dignes d'\u00e9loges, mais ne lui semblaient pas porteurs de ce qui est fondamental et universel dans le message de la foi.
Les premiers manuscrits ont \u00e9t\u00e9 recopi\u00e9s au long des si\u00e8cles, jusqu'\u00e0 l'invention de l'imprimerie: c'est en 1456 que Gutenberg devait imprimer la premi\u00e8re Bible.
Il est impossible de copier des manuscrits sans commettre des erreurs. En comparant les diff\u00e9rents manuscrits group\u00e9s d'apr\u00e8s leurs divergences et leurs origines, les sp\u00e9cialistes ont pu remonter jusqu'aux textes originaux que l'Eglise Catholique a reconnus comme expression de la foi apostolique, comme parole de Dieu.

{C}LES \u00c9VANGILES{/}

{C}La tradition des ap\u00f4tres{/}
Qui a \u00e9crit les premiers \u00e9vangiles, et quelles \u00e9taient leurs sources?
J\u00e9sus est mort sans avoir rien \u00e9crit. Il avait consacr\u00e9 la majeure partie de son temps \u00e0 former ses ap\u00f4tres; ils vivaient avec lui, comme faisaient les disciples des ma\u00eetres juifs. Au lieu de multiplier les discours, J\u00e9sus r\u00e9p\u00e9tait de mille mani\u00e8res les v\u00e9rit\u00e9s essentielles. Les ap\u00f4tres avaient donc les instructions de leur ma\u00eetre grav\u00e9es dans leur m\u00e9moire, de m\u00eame que les \u00e9v\u00e9nements dont ils avaient \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins. Sans aucun doute, d\u00e8s les premiers jours qui ont suivi la Pentec\u00f4te, ils se sont pr\u00e9occup\u00e9s de mettre en forme cet enseignement de J\u00e9sus qui allait devenir la cat\u00e9ch\u00e8se de l'Eglise primitive. 
On appelle Tradition des Ap\u00f4tres l'ensemble des \u00e9v\u00e9nements et des enseignements de J\u00e9sus que les ap\u00f4tres ont pr\u00each\u00e9s et comment\u00e9s. J\u00e9sus est le Messie des Juifs et le r\u00e9dempteur de toute l'humanit\u00e9, le Fils de Dieu venu de Dieu, mort et ressuscit\u00e9 d'entre les morts. Comme nous l'avons d\u00e9j\u00e0 dit, tout ce que nous savons de J\u00e9sus, nous le tenons des ap\u00f4tres. Bien entendu, nous aimerions conna\u00eetre les propres paroles de J\u00e9sus comme certains les ont entendues, mais la foi de l'Eglise consid\u00e8re que seuls les ap\u00f4tres ont \u00e9t\u00e9 ses t\u00e9moins authentiques, et qu'ils l'ont compris comme Dieu voulait qu'on le comprenne gr\u00e2ce \u00e0 la foi. La "parole de Dieu" n'est pas seulement ce que J\u00e9sus a dit, mais ce que les ap\u00f4tres nous ont dit au sujet de J\u00e9sus.
{K}De l'aram\u00e9en de J\u00e9sus au grec de l'Evangile{/}
J\u00e9sus et ses contemporains parlaient l'aram\u00e9en, la langue courante qui avait remplac\u00e9 l'h\u00e9breu en Palestine depuis le retour de l'Exil, particuli\u00e8rement en Galil\u00e9e. On continuait pourtant d'enseigner l'h\u00e9breu, surtout \u00e0 J\u00e9rusalem. On le parlait en certains milieux, bien des Juifs le comprenaient et les \u00e9crits religieux se r\u00e9digeaient souvent en h\u00e9breu. Signalons que l'h\u00e9breu et l'aram\u00e9en ont beaucoup de points communs, car ces deux langues font partie de la m\u00eame famille, celle des langues s\u00e9mitiques.
En revanche, le grec \u00e9tait la langue que l'on utilisait pour le commerce et la vie urbaine dans toutes les provinces de l'Empire romain. Comme l'anglais aujourd'hui, le grec permettait la communication entre des peuples tr\u00e8s diff\u00e9rents qui se trouvaient r\u00e9unis sous l'autorit\u00e9 et la loi de Rome. M\u00eame en Palestine, bien des Juifs comprenaient le grec. Par contre le latin \u00e9tait la langue de Rome et ne s'employait pas en dehors de l'administration imp\u00e9riale. Les Juifs, nombreux dans toutes les grandes villes de l'empire romain, ainsi que les chr\u00e9tiens qui allaient se multiplier dans les m\u00eames r\u00e9gions, parlaient grec et se servaient d'une traduction grecque de l'Ancien Testament appel\u00e9e "les Sep tante" (version des LXX).
{K}Le t\u00e9moignage des premiers auteurs chr\u00e9tiens{/}
Il est int\u00e9ressant de remarquer que d\u00e9j\u00e0 les premiers historiens de l'Eglise mentionnaient de fa\u00e7on particuli\u00e8re ceux que la tradition regarde comme les auteurs des trois \u00e9vangiles synoptiques.
En 110, Papias de Hi\u00e9rapolis (pr\u00e8s d'Eph\u00e8se) \u00e9crit ceci: "Marc, l'interpr\u00e8te de Pierre, a \u00e9crit avec pr\u00e9cision, mais dans le d\u00e9sordre, tout ce dont il se souvenait concernant les paroles et les actions du Seigneur. Il a accompagn\u00e9 Pierre, lequel enseignait selon les circonstances, et non de fa\u00e7on ordonn\u00e9e. Il n'a pas commis d'erreur quand il a ins\u00e9r\u00e9 certaines choses qu'il se rappelait lui-m\u00eame. Matthieu a pr\u00e9sent\u00e9 en langue h\u00e9bra\u00efque une collection des paroles du Seigneur, et \u00e0 partir de l\u00e0, chacun les a traduites selon ses capacit\u00e9s."
En 185, l'\u00e9v\u00eaque et martyr saint Ir\u00e9n\u00e9e \u00e9crit: "Matthieu a publi\u00e9 un \u00e9vangile parmi les H\u00e9breux et dans leur langue, tandis que Pierre et Paul allaient \u00e0 Rome pour \u00e9vang\u00e9liser et pour y fonder l'Eglise. Apr\u00e8s leur d\u00e9part, Marc, disciple et traducteur de Pierre, a consign\u00e9 par \u00e9crit ce que Pierre pr\u00eachait. Luc, compagnon de Paul, a \u00e9galement \u00e9crit un \u00e9vangile \u00e0 partir de la pr\u00e9dication de Paul."
Ces t\u00e9moignages anciens, auxquels il faudrait ajouter beaucoup d'autres, ont parfois \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9s dans les ann\u00e9es pass\u00e9es mais on leur attribue aujourd'hui une valeur historique tr\u00e8s s\u00e9rieuse.
{K}De la tradition populaire \u00e0 nos \u00e9vangiles{/}
Ce serait une erreur de penser que les \u00e9vangiles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits de toutes pi\u00e8ces par des hommes comme Matthieu, Marc ou Luc qui auraient d\u00e9cid\u00e9 un jour de mettre par \u00e9crit les actes et les paroles de J\u00e9sus. Voyons ce qui a d\u00fb se vivre au sein des premi\u00e8res communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes. Au d\u00e9part les ap\u00f4tres t\u00e9moignent de ce qu'ils ont vu et entendu. Peu \u00e0 peu on \u00e9prouve le besoin de mettre leur t\u00e9moignage par \u00e9crit pour en garder m\u00e9moire: c'est ce que nous faisons lorsqu'au cours d'une r\u00e9union, nous enregistrons un t\u00e9moignage pour le partager avec d'autres.
Comme nous l'avons d\u00e9j\u00e0 dit, les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes de Palestine parlent l'aram\u00e9en ou l'h\u00e9breu selon les r\u00e9gions et les milieux: c'est donc dans ces deux langues que sont r\u00e9dig\u00e9s les premiers \u00e9crits. Peu \u00e0 peu on regroupe des textes relatifs aux actes et aux paroles de J\u00e9sus; ainsi les premi\u00e8res communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes passent d'un t\u00e9moignage oral \u00e0 un texte \u00e9crit, celui de nos \u00e9vangiles. Un fait s'impose \u00e0 premi\u00e8re vue: presque tous les \u00e9pisodes rapport\u00e9s par Marc sont aussi rapport\u00e9s par Matthieu et par Luc. On appelle ces trois \u00e9vangiles: \u00e9vangiles synoptiques, ce qui veut dire que souvent on pourrait les mettre en colonnes parall\u00e8les pour comparer leurs trois r\u00e9cits d'un m\u00eame \u00e9v\u00e9nement.
Si nous regardons ensuite dans Matthieu et Luc ce qui n'\u00e9tait pas chez Marc, nous voyons qu'un grand nombre de "dits", ou paroles de J\u00e9sus, se retrouvent \u00e0 la fois chez Matthieu et chez Luc. De nombreux biblistes ont donc cru pouvoir parler de "deux sources". Les \u00e9vangiles synoptiques auraient puis\u00e9 leur documentation dans deux textes plus anciens, l'un qui comprenait surtout des r\u00e9cits et l'autre qui \u00e9tait essentiellement un recueil de "dits", ou paroles, de J\u00e9sus.
Cette th\u00e9orie s\u00e9duisante a d\u00fb \u00eatre nuanc\u00e9e. Les \u00e9tudes men\u00e9es depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles ont permis d'\u00e9clairer les d\u00e9pendances entre ces trois \u00e9vangiles, mais ce probl\u00e8me est tr\u00e8s complexe et les conclusions restent tr\u00e8s modestes. Aujourd'hui il semble bien que la tradition orale a jou\u00e9 un r\u00f4le important jusqu'\u00e0 la r\u00e9daction finale des trois \u00e9vangiles synoptiques: gr\u00e2ce \u00e0 elle les textes plus ou moins d\u00e9velopp\u00e9s qui circulaient d\u00e9j\u00e0 dans les communaut\u00e9s primitives ont \u00e9t\u00e9 repris, compl\u00e9t\u00e9s, organis\u00e9s. Nos \u00e9vangiles synoptiques ont trouv\u00e9 leur forme d\u00e9finitive au terme d'une \u00e9volution qui a dur\u00e9 tout au plus deux ou trois dizaines d'ann\u00e9es et qui s'est achev\u00e9e autour des ann\u00e9es 70.
M\u00eame s'il est difficile de pr\u00e9ciser davantage les influences r\u00e9ciproques entre la tradition orale port\u00e9e par les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes et ceux qui l'ont mise par \u00e9crit, un fait est certain: dans ce lent cheminement certains personnages jou\u00e8rent un r\u00f4le d\u00e9terminant, et donn\u00e8rent \u00e0 chacun des trois \u00e9vangiles synoptiques son visage original: ce sont Matthieu, Marc et Luc.
Les trois premiers \u00e9vang\u00e9listes ne diff\u00e8rent pas seulement par un choix plus ou moins \u00e9tendu ou par une pr\u00e9sentation un peu diff\u00e9rente des actes et des paroles de J\u00e9sus. En r\u00e9alit\u00e9, chacun a sa propre th\u00e9ologie, sa mani\u00e8re personnelle de conna\u00eetre J\u00e9sus et c'est cette vue profonde, ce t\u00e9moignage personnel qui justifie en fin de compte toutes les diff\u00e9rences.
Marc t\u00e9moigne au sujet d'une s\u00e9rie de faits et de rencontres o\u00f9 J\u00e9sus a nettement manifest\u00e9 une puissance divine, affirmant du m\u00eame coup sa libert\u00e9 face au monde o\u00f9 il vivait. Peu soucieux de chronologie, il distingue comme deux \u00e9tapes: l'activit\u00e9 de J\u00e9sus en Galil\u00e9e, et une mission \u00e0 J\u00e9rusalem avant sa passion.
Matthieu, comme le dit saint Ir\u00e9n\u00e9e, a publi\u00e9 son \u00e9vangile pour les H\u00e9breux, c'est-\u00e0- dire pour les Juifs de Palestine qui s'\u00e9taient convertis au Christ. Il met en relief la personne de J\u00e9sus comme le Ma\u00eetre, celui qui apporte la sagesse d\u00e9finitive d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans l'Ecriture. A travers son \u00e9vangile on per\u00e7oit la vie d'une communaut\u00e9, la vie de l'Eglise, dont la mission est de montrer d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent que le Royaume des Cieux est l\u00e0. Il d\u00e9veloppe sa cat\u00e9ch\u00e8se en alternant de fa\u00e7on m\u00e9thodique les actes et les paroles de J\u00e9sus. Et il leur donne, comme une introduction imag\u00e9e, ses "r\u00e9cits de l'enfance" de J\u00e9sus".
Luc suit le m\u00eame plan que Marc, mais entre les deux \u00e9tapes il intercale le long r\u00e9cit d'un "voyage de J\u00e9sus \u00e0 J\u00e9rusalem" o\u00f9 il place une grande partie des "dits" de J\u00e9sus que Matthieu nous rapporte \u00e9galement, mais int\u00e9gr\u00e9s tout au long de son \u00e9vangile. Luc \u00e9crivait pour les Grecs: il ne reproduit pas de nombreux d\u00e9tails li\u00e9s aux lois et coutumes juives, que ses lecteurs n'auraient pas compris. En bon Grec, il supprime les r\u00e9p\u00e9titions que les Juifs appr\u00e9ciaient tant, et dont Matthieu nous a gard\u00e9 le rythme. Comme Matthieu, Luc a sa propre introduction avec des \u00e9pisodes de l'enfance de J\u00e9sus, et sa propre conclusion.
L'\u00e9vangile de Jean laisse appara\u00eetre des fragments d'un ancien texte aussi simple que celui de Marc. Les actions de J\u00e9sus devaient y tenir plus de place que son enseignement; peut-\u00eatre s'adressait-il aux communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes de Samarie, \u00e9tant \u00e9crit en aram\u00e9en. Mais sur cette base Jean a b\u00e2ti ses longs "discours de J\u00e9sus", dans lesquels nous est pr\u00e9sent\u00e9 le salut: une transformation de l'homme qui renouvellera la cr\u00e9ation. Tout au long de son \u00e9vangile se manifeste le myst\u00e8re de Dieu, P\u00e8re, Fils et Esprit Saint, ainsi que la communion intime de Dieu avec les hommes, \u00e0 travers la vie communautaire et les sacrements de l'Eglise. Cet \u00e9vangile n'a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 qu'apr\u00e8s la mort de Jean, aux environs de 95.
Les \u00e9vangiles de Matthieu, Marc , Luc et Jean vont donc se compl\u00e9ter pour nous r\u00e9v\u00e9ler le v\u00e9ritable visage de J\u00e9sus Christ, fils de Dieu et de Marie. Par l'alternance des \u00e9v\u00e9nements racont\u00e9s et des enseignements rapport\u00e9s, ces \u00e9vang\u00e9listes nous montrent comment J\u00e9sus, \u00e0 travers son comportement humain, a manifest\u00e9 sa divinit\u00e9: sa vie est le signe privil\u00e9gi\u00e9 par lequel Dieu a voulu se faire conna\u00eetre aux hommes. Par des allusions souvent tr\u00e8s discr\u00e8tes mais tr\u00e8s pr\u00e9cises au message de l'Ancien Testament, ces trois \u00e9vang\u00e9listes soulignent comment J\u00e9sus a "accompli" cet Ancien Testament. Jean, plus sp\u00e9cialement, nous entra\u00eene dans la contemplation de la personne de J\u00e9sus: il nous montre ainsi les bases et les formes de l'authentique exp\u00e9rience chr\u00e9tienne.
{K}Pouvons-nous croire ce que dit l'\u00c9vangile?{/}
C'est bien la question que se posent la plupart d'entre nous: si nous avons l\u00e0 un t\u00e9moignage, ou quatre, que valent-ils? Apr\u00e8s ce que nous venons de dire, il sera facile de comprendre ce qui suit:
Les \u00e9vangiles, m\u00eame s'ils \u00e9taient dix fois plus longs, ne pourraient rapporter qu'une s\u00e9lection des faits et gestes de J\u00e9sus. Chacun des \u00e9vang\u00e9listes a choisi ces faits et dits de J\u00e9sus, et il les exprime \u00e0 sa fa\u00e7on, en tenant compte de ses lecteurs. Il les a construits selon un ordre qui lui semble le meilleur, et il a joint des faits qui ont eu lieu \u00e0 des moments diff\u00e9rents.
Tout cela ne veut pas dire que l'on ne peut croire le t\u00e9moignage des \u00e9vang\u00e9listes. Nous n'aurons pas une "photo", un enregistrement des paroles de J\u00e9sus, mais plut\u00f4t quatre prises de vue diff\u00e9rentes qui se compl\u00e8tent. Peu importe qu'ils se contredisent dans certains d\u00e9tails: s'il y avait un aveugle \u00e0 la sortie de J\u00e9richo, ou deux, qu'est-ce que cela change?
Il ne faudrait surtout pas que les mille discussions de d\u00e9tails nous cachent l'essentiel: l'\u00e9vangile est une cr\u00e9ation exceptionnelle et unique de la litt\u00e9rature de tous les temps. D'une part, toute comparaison avec d'autres \u00e9crits de l'\u00e9poque r\u00e9v\u00e8le un contraste impressionnant. Dans l'\u00e9vangile , la simplicit\u00e9 et la sobri\u00e9t\u00e9; dans les autres \u00e9crits, chr\u00e9tiens ou autres, le "merveilleux, le compliqu\u00e9 et tout ce qui n'a pas les pieds sur terre (m\u00eame dans des \u00e9crits chr\u00e9tiens inspir\u00e9s comme la Lettre de Jude).
Mais aussi, la richesse humaine de l'\u00e9vangile est telle qu'on se demande quel aveuglement a amen\u00e9 les administrateurs de notre culture \u00e0 l'\u00e9carter des textes scolaires et universitaires au profit d'oeuvres infiniment moins int\u00e9ressantes. Il ne suffit pas de dire qu'il a su r\u00e9sister \u00e0 la critique moderne, bien qu'il ait \u00e9t\u00e9 examin\u00e9 \u00e0 la loupe comme on ne l'a jamais fait pour aucun autre livre, il faut aussi faire cette remarque toute simple: l'\u00e9vangile laisse \u00e9chapper son parfum de v\u00e9rit\u00e9 chaque fois que nous sommes capables de nous ouvrir \u00e0 lui.
{K}Ceux qui doutent{/}
Pourtant, nombreux sont ceux qui mettent en question le t\u00e9moignage des \u00e9vangiles. Parfois, ils croient y voir des contradictions; plus souvent, il leur para\u00eet impossible d'accepter la divinit\u00e9 de J\u00e9sus. M\u00eame parmi les croyants qui \u00e9tudient les \u00e9vangiles, certains se montrent tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9s au sujet de tout ce qui pourrait \u00eatre miracle au sens fort, c'est-\u00e0-dire intervention manifeste de Dieu \u00e0 travers J\u00e9sus.
C'est peut-\u00eatre parce qu'ils ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s dans une culture "scientiste" et technique qui ne compte que sur l'initiative humaine pour r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes. Dans un monde qui se couvre d'assurances, on n'attend pas grand-chose de Dieu et Dieu n'y multiplie pas ses miracles.
Beaucoup de gens font donc le raisonnement suivant: si maintenant je ne peux voir des faits semblables \u00e0 ceux que rapporte l'\u00e9vangile, comment croire que c'est arriv\u00e9 autrefois? Tout serait diff\u00e9rent s'ils faisaient partie d'une Eglise pauvre, s'ils \u00e9taient t\u00e9moins des constantes interventions de Dieu pour ceux qui n'esp\u00e8rent qu'en lui. Dans ces communaut\u00e9s pauvres en effet beaucoup se disent: si Dieu aujourd'hui fait de tels miracles, pourquoi ne les aurait-il pas faits au temps de J\u00e9sus et sur son ordre?
On a beau vouloir \u00eatre objectif, il est impossible d'\u00e9tudier l'\u00e9vangile avec impartialit\u00e9, car il met en cause toute notre vie, et pas seulement nos id\u00e9es sur tel ou tel point. Si nous partageons la foi des ap\u00f4tres, il ne nous est pas difficile d'accepter le livre sacr\u00e9 tout en restant dans une d\u00e9marche critique. Mais si nous ne remplissons pas les conditions qui permettent de "voir Dieu", nous nous sentirons mal \u00e0 l'aise tant que nous n'aurons pas trouv\u00e9 le moyen de "r\u00e9duire" les t\u00e9moignages de l'\u00e9vangile \u00e0 la mesure de notre "raisonnable". Cela veut dire qu'il ne remettra pas en cause nos certitudes. C'est pourquoi bien des gens, tout en admirant l'\u00e9vangile, cherchent mille raisons pour refuser ce qui les bouscule: son t\u00e9moignage sur le Dieu fait homme, un Dieu qui bouge et qui ressuscite les morts.
{K}Quelques objections{/}
Pour refuser le t\u00e9moignage des \u00e9vangiles, beaucoup d'objecteurs s'accrochent \u00e0 trois arguments:
- Les \u00e9vangiles ne sont pas l'oeuvre d'un t\u00e9moin qui engage sa parole, ils rassemblent des t\u00e9moignages anonymes de toute sorte: c'est un exemple de litt\u00e9rature populaire o\u00f9 l'on trouve de tout, except\u00e9 la certitude historique.
- Les \u00e9vangiles ne sont pas une biographie de J\u00e9sus, ce sont des \u00e9crits destin\u00e9s \u00e0 la cat\u00e9ch\u00e8se du peuple chr\u00e9tien: ces r\u00e9cits avaient seulement pour but de confirmer ce que l'on enseignait. Ne demandons pas si J\u00e9sus a vraiment march\u00e9 sur le lac: le fait a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit pour montrer le pouvoir divin de J\u00e9sus.
- Les \u00e9vangiles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits longtemps apr\u00e8s la mort de J\u00e9sus, quand l'imagination des croyants lui avait d\u00e9j\u00e0 mis une aur\u00e9ole divine. N'allons pas y chercher ce qu'a pu \u00eatre J\u00e9sus mais un reflet de la foi de l'Eglise du premier si\u00e8cle (rappelons ici ce que nous avons dit au sujet de la date de composition des \u00e9vangiles).
Regardons les ap\u00f4tres: ils avaient \u00e9t\u00e9, et ils restaient les t\u00e9moins de J\u00e9sus dans l'Eglise. Tous s'appuyaient sur leur autorit\u00e9, et ils \u00e9taient encore en vie lorsque nos \u00e9vangiles atteignaient leur forme d\u00e9finitive. Eux savaient ce qui avait r\u00e9ellement eu lieu: auraient-ils gard\u00e9 le silence devant ceux qui auraient d\u00e9form\u00e9 \u00e0 ce point la r\u00e9alit\u00e9 de J\u00e9sus? La garantie de l'\u00e9vangile se trouve dans la structure m\u00eame de l'Eglise: elle avait une hi\u00e9rarchie respect\u00e9e, qui avait le dernier mot sur le contenu de la foi et n'acceptait pas qu'on y touche (voir les lettres \u00e0 Timoth\u00e9e et Tite, la seconde lettre de Pierre).
Il n'y avait pas de place pour une cr\u00e9ation populaire \u00e0 partir de l\u00e9gendes, de paroles entendues puis d\u00e9form\u00e9es, de miracles invent\u00e9s en partie pour justifier ce que l'on affirmait de J\u00e9sus. Les \u00e9vangiles viennent de la tradition des ap\u00f4tres et l'Eglise les a gard\u00e9s parce qu'elle y a reconnu cette tradition. A la m\u00eame \u00e9poque et au si\u00e8cle suivant, d'autres "\u00e9vangiles" ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits: "l'\u00e9vangile de Pierre", "l'\u00e9vangile de Thomas", "l'\u00e9vangile de Nicod\u00e8me", "le proto-\u00e9vangile de Jacques"... En d\u00e9pit de leur titre et de toutes les merveilles qu'ils racontaient, l'Eglise les a refus\u00e9s, tout simplement parce qu'elle n'y reconnaissait pas la foi et l'enseignement re\u00e7us des ap\u00f4tres.
Les \u00e9vangiles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits en vue de la cat\u00e9ch\u00e8se: cela ne signifie pas pour autant qu'on a d\u00e9form\u00e9 les faits afin de mieux convaincre. Comme si les faits ne parlaient pas par eux-m\u00eames! Les ap\u00f4tres de J\u00e9sus, form\u00e9s par lui, pouvaient-ils manquer \u00e0 l'honn\u00eatet\u00e9 la plus \u00e9l\u00e9mentaire, pouvaient-ils ne pas respecter la v\u00e9rit\u00e9?
On attache une grande importance aux formes litt\u00e9raires utilis\u00e9es pour raconter les \u00e9v\u00e9nements. Comme beaucoup de miracles sont racont\u00e9s selon le m\u00eame mod\u00e8le, certains en concluent que tout est fiction. Ne serait-il pas plus simple de penser que les faits et les miracles se racontent selon certains mod\u00e8les qui permettent de les enseigner et de les retenir plus facilement? Aujourd'hui m\u00eame \u00e9coutons ceux qui ont \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins d'un miracle: leur r\u00e9cit spontan\u00e9 suivra le m\u00eame ordre. Un autre exemple typique est celui de l'Annonciation \u00e0 Marie. Luc la raconte en reprenant le style de textes bibliques, plus l\u00e9gendes qu'histoire, \u00e0 propos de la naissance d'Isma\u00ebl et de Samson. Certains disent aussit\u00f4t: "Puisque Luc imite le style de r\u00e9cits l\u00e9gendaires, son r\u00e9cit aussi est l\u00e9gende; la virginit\u00e9 de Marie et l'annonce de l'ange ne sont l\u00e0 que pour c\u00e9l\u00e9brer la divinit\u00e9 du Christ". Que valent de telles raisons? Luc, tout comme ses contemporains, consid\u00e9rait ces textes anciens comme historiques, et il a repris leur style pour souligner que la naissance de J\u00e9sus s'inscrivait dans la ligne de l'histoire sainte. Luc raconte les \u00e9v\u00e9nements qui \u00e9taient \u00e0 la base de sa propre foi; si ces \u00e9v\u00e9nements n'avaient pas eu lieu, lui non plus n'aurait pas cru.
Ainsi donc, quand on aura fini d'\u00e9couter, d'\u00e9tudier et de soupeser les raisons, il faudra en revenir \u00e0 ce que J\u00e9sus a fortement affirm\u00e9: la foi est un don de Dieu, et nul ne vient au Fils si le P\u00e8re ne l'a pas attir\u00e9. Lire l'\u00e9vangile, le m\u00e9diter, le confronter avec notre r\u00e9alit\u00e9, c'est une \u00e9preuve o\u00f9 nous nous engageons tout entiers. Si nous voulons qu'il nous attire un peu plus, regardons ce que Dieu a fait en ceux qui ont cru, ceux qu'on appelle, ou qu'on pourrait appeler des saints. La Parole de Dieu a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue, \u00e9crite et transmise dans le souffle de l'Esprit, seul l'Esprit peut nous introduire dans la lumi\u00e8re de cette Parole [Jn_16,13].
