{2}LE CANTIQUE DES CANTIQUES{/}

{K}Introduction au cantique{/}
Le cantique est un po\u00e8me; il ne faudra pas d'abord chercher de la logique, mais nous laisser prendre par le texte, il nous ouvrira l'un des mondes de la Bible.
Le Cantique r\u00e9veille nos propres exp\u00e9riences, et toujours nous atteint au coeur, puisqu'il s'agit de l'Aim\u00e9 et de l'Aim\u00e9e. C'est un po\u00e8me de la rencontre amoureuse. Mais l'auteur laisse cette rencontre se d\u00e9rouler comme un r\u00eave, afin d'en d\u00e9voiler le myst\u00e8re: l'appel de l'amour vient d'ailleurs. La recherche, la rencontre, les fuites, ne sont enchanteresses et ne sont vraies que parce qu'en elles transpara\u00eet un myst\u00e8re: un Autre nous attire. D'o\u00f9 le titre que le livre se donne \u00e0 lui-m\u00eame: Le Cantique des cantiques. En h\u00e9breu, c'est l\u00e0 une des formes du superlatif: le Chant par excellence, ou: Le Chant plus haut.
Le Cantique, c'est l'intuition et la recherche de l'Unique au-del\u00e0 de tous les voiles; lui, d'ailleurs, est tout aussi fascin\u00e9 par la recherche de celui ou celle qu'il a choisie, unique pour lui et irrempla\u00e7able. Cette d\u00e9couverte de Yahveh, le Dieu farouche, comme l'\u00e9poux n'est pas totalement neuve dans la Bible; les proph\u00e8tes s'\u00e9taient appuy\u00e9s sur leur exp\u00e9rience conjugale pour parler de l'alliance de Dieu avec son peuple ([Os_1,1] - [Os_2,1]), plus encore ils avaient utilis\u00e9 les mots de l'amour humain pour exprimer leur exp\u00e9rience d'une relation privil\u00e9gi\u00e9e avec Dieu, laquelle, un jour, serait offerte \u00e0 tout Isra\u00ebl.
A mesure qu'il laisse se d\u00e9rouler le r\u00eave amoureux, l'auteur du Cantique revit l'esp\u00e9rance du peuple choisi. L'Aim\u00e9e de Dieu, c'est d'abord Isra\u00ebl avec sa terre, et l'auteur attend la venue de l'Unique comme roi-Messie de la communaut\u00e9 \u00e9lue. Ceci nous explique la pr\u00e9sence dans le Cantique de comparaisons qui sembleraient \u00e9tranges s'il s'agissait de fianc\u00e9s ordinaires, mais qui sont en fait des allusions au pass\u00e9 d'Isra\u00ebl, \u00e0 son Temple et \u00e0 sa terre.
Il faut reconna\u00eetre que beaucoup de biblistes aujourd'hui, voyant les points de contact entre le Cantique et les chants d'amour du Moyen-Orient, pensent qu'il est de la m\u00eame veine et que seulement dans un deuxi\u00e8me temps on y a vu une image de l'amour de Dieu pour son peuple. Cette hypoth\u00e8se peut sembler plus raisonnable, mais ce n'est qu'une apparence: elle a le malheur de ne plus laisser que banalit\u00e9s ou incoh\u00e9rence partout o\u00f9, justement, nous devinons que se trouvent les cl\u00e9s du po\u00e8me.
C'est alors qu'il faut revenir \u00e0 ce qu'a vu toute la tradition: dans le Cantique comme chez les grands proph\u00e8tes, mais avec d'autres mots, c'est l'exp\u00e9rience du Dieu-Amour qui a inspir\u00e9 tout le r\u00eave et attir\u00e9 les images humaines. Le Cantique n'est pas un chant de l'amour humain qui s'est retrouv\u00e9 dans la Bible  apr\u00e8s avoir re\u00e7u une interpr\u00e9tation religieuse: d\u00e8s les origines la tradition juive y a vu le chant de l'amour divin. Et le fait que Dieu n'y soit pas nomm\u00e9 est intentionnel, car l'Unique, \u00e0 la fois Amour et Amant, est bien loin du "Dieu" des religions humaines.
{K}L'auteur du cantique{/}
Le Cantique se pr\u00e9sente comme l'oeuvre de Salomon. Ce n'est qu'un pr\u00eate-nom, comme pour d'autres livres de la Bible: l'auteur \u00e9tait un "spirituel" et un lettr\u00e9, un de ceux qui ont \u00e9crit les "livres de Sagesse" de la Bible, et il a d\u00fb \u00e9crire bien apr\u00e8s le retour d'Exil, peut-\u00eatre au troisi\u00e8me si\u00e8cle avant J\u00e9sus.
En Isra\u00ebl, comme en beaucoup de pays, le rituel du mariage comportait un "chant du mari\u00e9" et un "chant de la mari\u00e9e" ([Jr_7,34]; [Jr_16,9]; [Ap_18,22]). Mais, si l'on conna\u00eet un peu la po\u00e9sie amoureuse \u00e9gyptienne, il ne nous est rien rest\u00e9 de ces chants populaires en Isra\u00ebl. Or voici que notre auteur a fait comme les grands musiciens qui construisaient leurs chefs d'oeuvres \u00e0 partir de m\u00e9lodies populaires. Il a repris s\u00fbrement des expressions, et peut-\u00eatre certains cadres des chants d'amour traditionnels, pour dire ce qu'ils ne disaient pas. Mais il ne pouvait pas parler de l'Amour sans que ses mots, \u00e0 leur tour, illuminent l'amour humain. 
{K}Le cantique en terre chretienne{/}
En chr\u00e9tient\u00e9, ce furent les moines qui s'empar\u00e8rent du Cantique. Eux, qui renon\u00e7aient \u00e0 l'amour humain, passaient \u00e0 pieds joints sur les expressions de l'amour sensuel qui remplissent bien des paragraphes; ils allaient droit \u00e0 ce qui avait \u00e9t\u00e9 en fait une exp\u00e9rience spirituelle. Ce langage les aidait \u00e0 sentir \u00e0 quel point la relation d'amour avec l'Unique peut \u00eatre r\u00e9elle, enivrante, d\u00e9vorante.
De fait ils allaient rendre au peuple chr\u00e9tien le bien dont ils s'\u00e9taient empar\u00e9s. Au douzi\u00e8me si\u00e8cle en Europe, en France tout sp\u00e9cialement, apparurent les premiers signes d'une reconnaissance de l'amour, bien ignor\u00e9 durant les si\u00e8cles barbares. C'est alors que l'exp\u00e9rience spirituelle de quelques grands moines et ermites fut d\u00e9cisive. Le Cantique, relu et comment\u00e9 par eux fut d\u00e9terminant dans la prise de conscience du myst\u00e8re de l'amour. Les chants et r\u00e9cits d'amour, souvent obsc\u00e8nes et grossiers, c\u00e9d\u00e8rent la place peu \u00e0 peu \u00e0 une "litt\u00e9rature de l'amour courtois", amor\u00e7ant ainsi un mouvement d\u00e9sormais irr\u00e9versible vers une reconnaissance de la primaut\u00e9 de l'amour entre \u00e9poux parmi les valeurs humaines.
On dit parfois m\u00e9chamment que l'amour se termine au mariage. C'est au moins ce que ne cessent de r\u00e9p\u00e9ter films et T.V., dans un monde o\u00f9 beaucoup ne reconnaissent l'amour que l\u00e0 o\u00f9 il promet ce qu'il ne tiendra pas. Le Cantique remet au centre de nos inqui\u00e9tudes l'aspiration \u00e0 l'amour vrai, lequel est toujours une irradiation de Dieu et est, comme lui, fid\u00e8le jusqu'au-del\u00e0 de la mort.
